Henry VI, dix-huit heures de spectacle ….

Pourquoi ne suis-je pas sortie avant la fin ?

Thomas Jolly est un jeune metteur en scène, acteur et scénographe de trente-trois ans, il fonde en 2006 la Piccola Familia, sa troupe de théâtre avec laquelle il travaille sur Henry VI dès 2010, montée d’abord en deux cycles au Trident-Scène Nationale de Cherbourg-Octeville et assemblée en une pièce de dix-huit heures pour le festival d’Avignon de 2014.

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Henry VI de William Shakespeare, ce n’est pas une mais trois pièces tirées d’une tétralogie et centrées sur le règne d’Henry VI d’Angleterre, un roi réputé pour sa magnanimité très souvent perçue comme de la naïveté. Shakespeare entrelace les moments historiques : la guerre de Cent Ans, la guerre des Deux-Roses , les émeutes, les complots, et les moments intimes : les rapports amicaux, familiers, amoureux qui se créent, se resserrent, se délitent.

Avec la trilogie Henry VI, Thomas Jolly doit mettre en scène plus de cent cinquante personnages et quarante-cinq actes en un spectacle qui durera de dix heures du matin jusqu’à quatre du matin… le lendemain.

Une pièce de dix-huit heures et pourtant pas une minute d’ennui, de désintérêt, de lassitude, de somnolence. Thomas Jolly hypnotise le public, personne ne veut sortir, où plutôt, personne ne peut sortir.

La force de Thomas Jolly c’est peut-être son jeune âge qui lui permet d’ouvrir le théâtre en utilisant des références variées, nouvelles, surprenantes. Il agence les différentes parties de la pièce comme les épisodes d’une très bonne série télévisée : le suspens nous piège systématiquement, rien ne se clôt jamais : une bataille terminée annonce une bataille encore plus terrible, un mariage annonce une trahison, un nouvel enfant annonce un drame. Non, partir est impossible, il faut connaître la suite.

Au-delà de l’impossibilité de quitter la salle, s’instaure le plaisir de se perdre dans les méandres de la politique d’Angleterre, du langage shakespearien et de la mise en scène folle de Thomas Jolly. Ce plaisir s’intensifie la journée défilant.

Au bout de quelques heures on oublie notre siècle et nos habitudes, on se met à réfléchir par ce langage déployé sans fin (ou presque), on n’aime et on ne déteste plus que les personnages présents sur scène le reste n’a plus d’importance, il n’existe plus.

Si les personnages nous interpellent particulièrement c’est qu’ils sont lieu de rencontre de trois temporalités : l’Angleterre du XVème siècle (temps de la fiction), l’Angleterre de la fin du XVIème siècle (temps de l’écriture) et la France contemporaine (temps de la représentation) c’est la force de la mise en scène. Les temps se croisent sans se contredire, la traduction de Line Cottegnies fait briller la langue du XVIème siècle sur une histoire qui lui est plus d’un siècle antérieure, les postures, les expressions et le langage corporel sont, le plus souvent, contemporains. Ainsi, malgré un langage peu coutumier, les situations sont vite assimilées par le spectateur qui reconnaît naturellement une proximité avec les personnages. Les costumes, principalement des vêtements traditionnels, sont ponctués par des éléments ultramodernes liés à des esthétiques diverses comme les mangas, la bande-dessinée, les dessins animés  (Jeanne d’arc revêt une perruque bleue, un traître porte seulement un masque de cochon et un slip, par exemple ).

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La scénographie de Thomas Jolly croise également ces trois temporalités. Les décors restent simples : de hauts praticables mouvants qui s’affrontent, ne forment plus qu’un, se tournent, se retournent, disparaissent. Le lieu est suggéré et non dessiné sur scène ce qui laisse une liberté d’imagination au spectateur, quelques accessoires orientent de temps à autre plus spécifiquement la construction de l’espace (un trône, une lampe, un lit….) et signifient tour à tour une des temporalités mises en lumière par cette adaptation.

La scénographie s’appuie largement sur l’éclairage. On dépasse bien sûr « la lumière utile », il ne s’agit pas d’éclairer des acteurs mais de créer des lieux réalistes et des lieux mentaux par impression lumineuse.

L’alternance des différents moyens de signifier, produit un effet de fascination : Thomas Jolly n’instaure pas un code de représentation mais plusieurs et ils s’entremêlent.

Il nous interdit de prendre une habitude esthétique en saturant les dix-huit heures de scénographie de surprises visuelles fortes. Si une lumière crépusculaire nous situe dans le temps de la journée, elle instaure une unité de lieu, fonctionne comme décor, durant la scène suivante, les projecteurs peuvent se retourner vers le public, l’aveugler à moitié, et faire disparaître l’espace de la scène et ses trois mûrs, plongeant l’acteur, devenu ombre, dans un bain de couleur. Le spectateur est transcendé, cet effet est similaire aux bonnes gestions de la lumière des concerts d’électro. Les faisceaux de lumière tracent le lien dans l’espace entre les acteurs et le public.

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Pourquoi ne suis-je pas sortie avant la fin ?

Parce que j’avais oublié jusqu’à l’idée même de la sortie…

Écrit par Margaux C-M

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