Y‘a des films qu’il faut revoir pour réussir à formuler avec des phrases intelligibles ce que l’instinct nous a fait goûter la première fois. Ces films-là, si riches en idées et inventions de mise-en-scène, sont encore plus jouissifs la deuxième fois tant on prend plaisir à les décortiquer.

Birdman (Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur 2015 entre autre…), réalisé par Alejandro G. Inarritu, fait partie de ceux-là. Lumineux, rempli d’humour et d’auto-dérision, ce film rayonne de l’inspiration nouvelle d’un homme changé. Jamais Inarritu n’avait été si drôle, on redécouvre le cinéaste, détaché et apaisé, loin des tracas qui le tourmentaient dans Biutiful (2010), réalisé durant une des périodes les plus sombres de sa vie.

Birdman raconte l’histoire d’un ancien acteur Hollywoodien, Riggan Thomson (Michael Keaton), mettant en scène une pièce de Raymond Carver à Broadway. Le fait qu’Inarritu choisisse un metteur en scène comme personnage central légitime notre attente à ce qu’il questionne sa propre condition et son rôle de réalisateur. Le film repose en effet sur cette idée shakespearienne que le monde est une immense scène de théâtre dans lequel nous jouons tous un rôle. Pour appuyer cette idée, tout le film ou presque (jusqu’à une certaine scène) est filmé en un (faux) long plan-séquence vertigineux, liant la performance théâtrale et cinématographique ; le film est vu dans un souffle, comme si tout se déroulait d’une traite, comme au théâtre. Riggan Thomson est le metteur en scène de la pièce et Inarritu, le Grand Imagier*, le metteur en scène du film. Les pouvoirs surnaturels de Riggan Thomson ne sont pas anodins ; finalement, lorsque Riggan est en lévitation ou lorsqu’il fait bouger des objets comme par magie, c’est bien le réalisateur du film qui les déplace, créant un effet de mise-en-abîme. Birdman est donc un métafilm : un film qui parle du cinéma.

Plusieurs plans suggèrent directement cette réflexivité.

Le spectateur est par exemple, de manière frontale, placé face à sa propre image lorsque la pièce s’achève sur le coup de feu de Riggan. Le film- miroir renvoie à la société son image vue à travers le prisme de la caméra d’Inarritu.

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Et cette image n’est pas belle à voir, Inarritu règle ses comptes avec tout le monde. Hollywood et ses acteurs (Robert Downey Jr entre autres) qui ne font que des films de super héros et se gavent de milliards, Broadway et ses comédiens plus torturés et ridicules les uns des autres, les critiques ultra- snobs qui n’essaient jamais de comprendre les intentions artistiques de l’oeuvre, le public impatient qui n’attend que le blockbuster, le sensationnel sans jamais rien comprendre de l’art. En fait, comme le dit sa fille dans une scène très drôle, Riggan Thomson anéantit l’humanité entière en se mouchant dans une feuille de papier toilette.

Finalement, personne n’est épargné.

Si Inarritu rit de tout et de tout le monde, ce n’est pas pour se mettre lui-même sur un pied d’estale. Au contraire, Riggan Thomson, en tant qu’alter-ego du réalisateur, s’en prend aussi plein la tronche. Il est mégalo, mauvais père, alcoolique, colérique, orgueilleux, suicidaire.

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Et Riggan a cette voix intérieure, ce birdman qui lui parle sans arrêt, et qui, selon lui, lui dit la vérité. Dans une interview*, Inarritu avoue entendre constamment cette voix inquisitrice qui lui dicte ce qu’il doit faire. En personnifiant ses propres tourments, le réalisateur mexicain se questionne sur son art et sur les fondements de la création.

D’où vient-il, ce désir de créer? Est-ce une volonté profonde et honnête de révolutionner l’art ou simplement une ambition égocentrique de prouver quelque chose à ses pairs ?

Ainsi, Inarritu/Riggan est à la recherche de la vérité, du sens véritable des choses jusqu’au moment ultime où il comprend qu’il faut s’en détacher, s’en débarrasser. Il finit par se tirer une balle dans la tête sur scène. Et apparaissent ces images inhérentes aux films d’Inarritu, images intérieures précédant la mort : des méduses échouées, une boule de feu dans le ciel, un spiderman qui danse au milieu d’un orchestre sur scène… Celles-ci marquent une rupture. Le montage rompt le plan- séquence. À ce moment là, la mascarade prend fin, la voix intérieure se tait, le faux plan-séquence s’achève et le montage réapparaît, comme une renaissance du cinéma.

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Mais Riggan/Inarritu ne meurt pas. Ou plutôt, l’homme-oiseau, tel un phénix, renaît de ses cendres. Dans sa chambre d’hôpital, c’est un nouvel homme qui apparaît; il a fait taire son birdman (qui est assis silencieux sur la cuvette des toilettes, dompté et sage), il enlève ses bandages et dévoile un nouveau visage. Un faux visage. Il affirme ici le faux pour souligner le renoncement au vrai. Riggan, avec son nouveau nez, ne parvient même plus à sentir l’odeur des fleurs mais, ça n’a pas l’air de le déranger plus que ça. Il s’en fout carrément.

Il s’est libéré de cette aliénante recherche de la vérité que lui dictait sa voix intérieure, il est enfin un homme libre !

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Inarritu a fusionné avec Riggan, le créateur ne fait plus qu’un avec sa créature. Il est réellement devenu birdman (ses bandages le suggèrent) et l’homme-oiseau finit par sortir de la fenêtre pour s’envoler, quittant l’image pour disparaître, hors d’atteinte, hors-champ.

* https://legrandimagier.wordpress.com/2011/12/29/le-grand-imagier/

Écrit par Mikael M.

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