Elle est dans un café, une cigarette aux lèvres. Elle avance un peu son visage, un homme apparaît dans le cadre. Leurs cigarettes s’embrassent et s’embrasent. Monika s’éloigne, la caméra s’approche d’elle pour la recadrer en gros plan. Soudain, elle cligne des yeux et se tourne vers l’objectif. La lumière s’éteint pour n’éclairer rien d’autre que son visage. Elle nous regarde.

Elle tient le regard, sans cligner des yeux, et la caméra ne coupe pas. Ça dure plus de vingt secondes comme ça.

Jamais quelqu’un n’a osé défier la caméra et donc le spectateur avec une telle insolence !

C’est un regard d’affrontement, pas un regard de partage. Elle est contre nous, pas avec nous pour essayer de partager ses états d’âme.

« Qui êtes vous pour me juger ainsi ? Non, je n’ai pas honte de ce que je suis en train de faire. D’ailleurs, allez vous faire foutre. »
Voila ce que moi, je lis dans ce regard.

Ça n’arrive pas souvent d’être regardé de la sorte lorsqu’on va voir un film au cinéma. On pensait aller dans une salle obscure et profiter pleinement de notre position de voyeur pour observer la vie des autres projetée sur un écran.

Et c’est précisément notre position confortable que Monika vient d’anéantir.

Elle nous renvoie notre jugement et notre bien-pensance en pleine figure.
Plus de 60 ans après sa sortie, ce regard-caméra (peut-être le plus célèbre de l’histoire du cinéma) n’a rien perdu de sa force de percussion.

On se sent mal d’avoir regardé Monika. On se sent mal parce qu’ELLE nous a regardés. « Vous, tous autant que vous êtes, vous ne valez pas mieux. » nous disent les yeux noirs d’Harriett Andersson. Ce regard reste gravé des décennies dans notre esprit.

Monika c’est l’histoire d’une rencontre, celle d’Harry et de Monika, qui ont 19 et 17 ans. Ensemble, ils décident de fuir la ville en bateau pour aller sur une île de l’archipel de Stockholm où ils passeront l’été.

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Peu de films montrent avec autant de force le sentiment de liberté que procure l’été. Le bonheur de se réveiller sur un bateau, d’aller pisser dans les fourrées en entendant chanter les oiseaux et de préparer son café à l’eau de mer sous un merveilleux ciel bleu.

Être libre, c’est tout ce que désire cet enfant sauvage. Monika souhaiterait que l’été dure toute la vie. Mais l’été est court en Suède, il passe en un instant. Le temps de se rendre compte que c’était bien. Et lorsqu’ils rentrent à Stockholm, Monika n’arrivera jamais à se faire à la vie « des adultes », la vie à l’automne, celle où les enfants pleurent, celle où il faut se lever tôt pour aller travailler.

Cette vie-là n’était pas faite pour Monika. Pour les autres, peut-être. En tout cas pas pour elle. Elle abandonne mari et enfant pour retourner s’amuser dans les cafés.

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Le film du suédois Ingmar Bergman a 62 ans mais nous parle encore à nous, jeunesse française de 2015. Et il continuera de parler aux spectateurs pendant des générations, Monika continuera de défier le public. Ce regard restera, car l’été sera toujours trop court.

Écrit par Mikael M.

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