Le jeudi 29 octobre, je suis allé voir Le Fils de Saul, premier film du réalisateur hongrois Laszlo Nemes au cinéma des Cinéastes. La salle était pleine, je me suis donc installé au premier rang. On est venu nous annoncer que le réalisateur avait insisté pour que le film soit projeté en 35 millimètres ce soir-là. Evènement de plus en plus rare, j’étais donc ravi de faire partie de ces privilégiés qui allaient avoir la chance de voir le film en pellicule et non en numérique comme c’est le cas dans la plupart des salles aujourd’hui. C’est beau le 35 millimètres… Surtout au premier rang, on voit la matérialité de l’image ; le grain, les poussières sur la pellicule, le changement de bobine.  Et puis ça commence à avoir son côté suranné, on sent qu’on est en train d’assister à un évènement spécial, quelque chose de différent, devenu rare. J’avais presque oublié que c’était avant tout ça le cinéma, quelque chose de précieux, quelque chose qui a une âme.

Je me suis dit qu’il y avait une raison à cette volonté du réalisateur de tourner et de projeter ce film en pellicule, quelque chose qui allait au-delà du simple caprice cinéphilique. Je voulais comprendre ces raisons et la démarche du réalisateur, et j’ai pensé que la réponse me viendrait sûrement du film que j’allais voir.

Et le film a commencé. Plus le temps passait, plus cela m’apparut logique et nécessaire de faire ce film de cette manière-là et pas autrement. Je vais essayer de retranscrire mon raisonnement en quelques mots.

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Le Fils de Saul se passe à Auschwitz en 1944. Il raconte l’histoire de Saul, un Sonderkommando, un de ces prisonniers chargé d’assister les nazis dans leur plan d’extermination avant d’être eux-même éliminés. Saul travaille dans l’un des crématoriums quand il croit reconnaître le cadavre de son fils. Il n’a, à partir de ce moment-là, plus qu’une seule idée en tête, offrir à ce corps une véritable sépulture afin de le sauver des flammes et de l’anéantissement.

Le film comme sépulture.

Je ne peux m’empêcher de voir un lien entre cet homme, Saul, qui n’a qu’une seule idée en tête, celle d’enterrer son fils et cet autre homme, Laszlo Nemes, le réalisateur, qui désire filmer le premier, comme pour offrir à son tour une sépulture symbolique à ces ancêtres qui n’en ont jamais eue. Dans une interview, Laszlo évoquait cette nécessité de d’offrir une tombe aux membres de sa famille qui ont fini en cendres et ont disparu à Auschwitz. En quelque sorte, le fils de Saul, c’est lui.

En suivant Saul au plus près durant une heure trois quarts, en tournant autour de lui avec sa caméra, Laszlo Nemes l’entoure d’une pellicule qui devient son takhrikhim, l’équivalent du linceul dans la tradition juïve.

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Quand on finit le tournage d’un film, il est d’usage de clamer : « C’est dans la boîte ! » en référence aux images qui sont inscrites sur la bobine qui elle-même sera contenue et conservée dans une boîte en fer. Ainsi, cette boîte devient ici le tombeau de Saul.

Les anthropologues considèrent généralement que les rituels funéraires sont un des fondements du passage à la civilisation.  En rappelant ce fondement dans l’un des moments les plus critiques de l’Histoire, au moment précis où l’humanité était sur le point de disparaître, le film devient ce rituel funéraire fondamental.

La volonté de donner une sépulture à un corps est liée de la volonté de garder une trace. Une trace contre le temps, une trace contre l’oubli.

Une sépulture contre l’oubli.

Le format pellicule, le 35 millimètre, est un support qui existe matériellement, qui garde donc une véritable trace contrairement au support numérique qui n’a pas d’existence matérielle à proprement parler, les données étant immatérielles. Le réalisateur affirme d’ailleurs dans un texte paru sur internet que les images numériques ne sont que des « pixels morts ».

Cette volonté de garder une trace matérielle est donc commune à Saul et à Laszlo Nemes. Et le constat est plutôt amer. Nemes comme Saul, tous les deux échoueront dans leur quête : le corps du fils est emporté par le courant de la rivière Sola tandis que le corps du film sera emporté par un autre courant, électrique celui-ci.

 Dans le film, on peut voir certains prisonniers qui tentent de photographier ce qui se passe. Filmer avant que les souvenirs ne partent en fumée. On oublie tout avec le temps. Peut-être qu’est là l’idée du film : en le tournant, le réalisateur essaie de ne pas oublier les morts. Le cinéma permet cet embaumement du temps et conserve le corps hors de portée de l’oubli. Il s’agit bien ici du devoir de mémoire.

C’est grâce à cette capacité de captation et de conservation de la trace qu’a la pellicule que le cinéma est fondamentalement lié à l’Histoire. Ne pas oublier le Cinéma et ce qu’il a été signifie donc ne pas oublier l’Histoire.

Écrit par Mikael M.

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