Vendredi 13 Novembre, 21h40, je me prépare pour sortir boire un verre rue de Lappe avec ma soeur et des amis. Je branche mon casque, je m’envoie un D’Angelo, et je reçois un texto de la p’tite soeur «  On annule, y’a une fusillade dans Paris apparemment. »

Je me dis que cela ne doit pas être si grave, qu’il doit s’agir d’un règlement de compte avec quelques personnes spécialement visées. Je fais demi tour et remonte chez moi, j’allume, comme tout un chacun, une bonne vieille chaîne d’info, et là, je commence à virer blème.

Les déflagrations au Stade de France. Le texto qui me parlait d’une seule fusillade se voit convertir en quatre.

Puis le bandeau qui signale un des attentats en cours, au Bataclan. Le Bataclan, le bataclan … Bordel de merde. Tout se lie : le concert des Eagles of Death Metal, groupe génialissime, auquel j’étais censé aller avec mes am… Mon coeur fait un bond, les pulsations se font entendre jusque dans mes oreilles, mes yeux deviennent vitreux, je respire extrêmement fort.

J’envoie un texto à mon ami Adrien qui est au concert ce soir là avec sa nana, son frère, son père, et les membres de son groupe les Red Lemons. Pas de réponse. J’envoie un texto à Margault, sa copine. Pas de réponse. Je me résous à appeler. Il décroche, la voix essoufflée, m’expliquant ce qui est en train de se passer. J’entends des cris derrière, des sirènes. Ils sont sortis, tous, sains et saufs, et partent se mettre à l’abri chez le batteur. Soulagement. Temporaire. Je viens de passer les quatre minutes les plus longues de ma vie.

Je reste planté devant la TV, vois et entends le miasme de mort et la discorde qui règnent dans la ville, MA ville, à 22h30, ce vendredi 13. Pas de chatte putain. Ces salopards fument des gens en terrasse un vendredi soir, et arrivent pour tirer dans le dos de mecs venus kiffer un bon groupe.  Où est la cohérence de l’acte ? Qu’est ce qu’il se passe bordel, qu’est ce que c’est que cette histoire ? Je ressens le silence, l’affolement léthal, la peur. Je ne peux pas y croire, je vais sûrement me réveiller. C’est surréaliste, cela ne peut pas se passer.

Je commence à éplucher mon repertoire, à appeler et textoter tout le monde. Je check au fur et à mesure, me rassure toujours un peu plus, pour resombrer complètement dès qu’un flash info apparaît dans le bas de la TV.

Ma soeur arrive avec ses amies, et mon pote de toujours, Laurent, se pointe avec un autre pote. Il est aussi blème que moi, et nous avons fait le lien entre Adrien et la Bataclan visiblement au même moment.

On est blindés de bouteilles d’alcool, on décide de laisser la TV allumée mais de mettre de la musique pour éviter de basculer complètement dans la psychose. « On verra demain ». Mon cul oui. Les rires sont voilés, l’alcool ne fait pas effet. L’inquiétude et les tentatives de rationnaliser sont bien là. Tout le monde continue à vérifier que les proches et moins proches vont bien. Pas de catastrophe personnelle de notre côté, mais une boule au ventre qui, elle, ne veut pas partir.

La nuit est un cauchemar. Je ne peux pas arriver à me détendre, le bruit des conversations autour de moi s’affadit de plus en plus, j’ai l’impression d’avoir la tête sous l’eau. J’essaie de comprendre, du mieux que je peux, je n’y arrive pas, et ça me rend fou.

Le lendemain, après une très courte nuit de sommeil, le bilan est là. Les images de l’assaut au Bataclan, les premières vidéos amateurs et les autres angles de vue journalistiques arrivent. J’ai la haine putain. La vraie. Celle qui donne envie de descendre dans la rue en tant que membre d’une milice armée, si c’était possible. Pas de la peur non, de la haine. Je bous putain. Puis la haine laisse place à tout un tas de questions. Beaucoup trop. Des questions liées à ce carnage, je passe à la remise en question introspective totale, et à celle même des mécanismes de la société européenne. Tout se bouscule, tout se superpose, tout est chaotique et paradoxalement infiniment clair. J’ai l’impression d’avoir été tiré d’une léthargie au taser. Je lis les premiers messages sur Facebook, c’est beau. Puis je lis les avis catapultés et visiblement non réfléchis qui le sont beaucoup moins. C’est dingue ce que les gens sont prêts à écrire comme conneries sous le sceau de la peur, et de certains egos qui ne veulent pas s’estomper même quand la situation l’exige. Les intox, les fausses indignations sur des sujets qui n’ont aucun rapport. Le manque de respect total pour les victimes. Je me dis qu’on est décrepits, qu’on a tout oublié, que les Lumières sont éteintes. Que l’on a échoué. Définitivement.

Tout se bouscule, tout se superpose, tout est chaotique et paradoxalement infiniment clair. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on est fautifs, sur tous les points, et je me sens coupable de penser cela. Mais plus je réfléchis, et plus cette même pensée est campée dans mon esprit.

Voltaire, Diderot, Montesquieu, et tous les kikis qui nous ont mis sur la voie de la révolution, qui sont aux fondements même du « Liberté, Egalité, Fraternité » et qui se sont fait chier à lutter contre l’obscurantisme sur près de 75 ans doivent se retourner dans leur tombe.

Merde. Comment je vais expliquer ça à mes élèves Lundi ? Comment je vais pouvoir répondre à leurs questions là-dessus ? J’ai la nausée. Ces putain de lâches qui ont criblé la vie de balles hier soir me donnent la nausée. Les drapeaux français commencent à fleurir sur Facebook, c’est bien. Mais c’est Facebook. Ils en tireront, de toutes façons, un gros bénéfice en dollars de cette histoire de drapeau. Le sentiment d’unité par écran interposé commence déjà à me gaver. Puis le #PrayforParis, suivi par des milliers, parce que c’est le premier à avoir été balancé, sans pour autant se poser la question de savoir si le terme « pray » est intelligent à utiliser dans le contexte actuel. Merde. Le sens de l’Histoire est invariable. Mon esprit est en train de voler en éclats. Je rumine. J’arrive même pas à éclaircir quoique ce soit. Les pensées et réflexions se croisent et se défragmentent, jusqu’à même prendre des allures de thèses complotistes. Je ne sais plus quoi penser pour me rassurer moi-même alors que je m’évertue à rassurer les autres depuis ce matin.

Alors par quoi peut passer la rationalisation de l’évènement à ce moment là, tout de suite, ce samedi 14 à 18h, à peine 24h après ? Plus je relis ce texte et plus je me dis qu’il n’est pas construit, qu’il est n’est que trop purement narratif et qu’il n’apporte aucun élément de réponse ou de réconfort à ceux qui le liront. Il représente la trame destructurée de mon esprit suite à ce qu’il s’est passé. Je ne peux pas le modifier car ce serait tricher. Mes chroniqueurs ont eu la même consigne. Et cette phrase d’Haruki Murakami me revient sans cesse :

« He understood at this very moment, that his mind was wandering through Chaos, over and over again »

Je dois raconter, machinalement, car je me rappelle de Michel Foucault :

« Le récit de Shéhérazade, c’est l’envers acharné du meurtre, c’est l’effort de toutes les nuits pour arriver a maintenir la mort hors du cercle fermé de l’existence. »

Ecrire, parler, raconter, décrire, échanger, lire, réflechir. Le silence n’est pas toujours d’or.

La balafre est bien là, l’Unité doit être retrouvée et scellée, notre nation entière vient d’entamer tout juste son cheminement vers un nouveau paradigme morbide. La mixité est notre force. Le « Diviser pour mieux régner » est une tactique vieille comme le monde. Notre catabase a commencé. La victoire n’est, cette fois-ci, pas une option. La vie doit l’emporter. Les Lumières doivent être ravivées. Tout se bouscule, tout se superpose, tout est chaotique et paradoxalement infiniment clair.

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