Je ne peux pas m’empêcher de me sentir mal vis-à-vis de certains, des morts, de ceux qui ont vu leurs proches mourir… mais on ne choisit pas ce qui nous arrive à cet instant. Je n’ai pas choisi ce que j’ai vu ou pas. Comme on ne choisit pas ses propres réactions a postériori. Je ne veux pas être indécent aux yeux de certains, j’ai conscience de cela. Pardon. J’ai besoin. Si vous sentez que je vous offense, que j’offense votre histoire, que cela va être trop dur parce que vous avez vécu plus inimaginable que moi, je vous en prie ne me lisez pas.
Et je vous demande une nouvelle fois pardon si c’est le cas. C’est mon histoire.

Dimanche 15 novembre.
Je me réveille ce matin, je prends mon carnet sur lequel j’avais gribouillé deux, trois choses avant de me coucher hier. En cherchant, je vois une phrase sur la page précédente, griffonnée il y a quelques jours: « Time you spent thinking, time you ain’t living ».
Qu’est-ce qu’il t’arrive Adrien… Tu trembles. Tu bloques.

Vendredi 13 novembre, 8h.
Je dépose mon ami Mikey à Roissy. Il rentre à San Francisco. Il a ce projet avec deux autres potes à nous, Eric et Travis. De temps en temps ils vont au Rancho de la Luna dans le désert, chez Dave Catching. La veille nous parlions justement du groupe de Dave, qui joue à Paris ce soir. Leur leader Jesse joue de temps en temps avec Eric. Puis nous avons vagabondé dans la ville des lumières en voiture, en pleine nuit. Les quais, Notre- Dame, la Tour Eiffel scintillante juste au moment où nous passons, l’Opéra, le Louvre… C’est unique Paris, la nuit.

Toute la journée j’attends ma soirée, je sais que ça va être encore unique, que je vais en prendre plein la gueule. Mais étrangement je me sens vidé, fatigué. Curieux. Mes amis me disent un par un qu’ils ne viendront pas finalement, malades, empêchement… Ils avaient déjà leur place pourtant. Je ne trouve personne pour récupérer leur billet. Bon…

18h50, let’s go honey.
Avec ma nana, nous retrouvons mon batteur, mon frangin avec qui je joue également, et mon père devant le 50 boulevard Voltaire. Il est 19h40 je crois. Le premier groupe a déjà commencé, putain ça sonne bien!
Il ne manque plus que mon 2e guitariste Camille. Je l’attends juste après l’entrée. J’en profite pour tourner autour du merch’. Il n’y a pas le débardeur funky que je voulais racheter en 2e exemplaire, tellement il était cool. Je regarde les albums, les t-shirts. Mais pas le mec qui s’en occupe, et dont je sens le regard sur moi. Curieux. Moi qui aime discuter et sourire avec ces mecs là. Je ne le regarde pas, pas dans les yeux… Il s’appelle Nick. Plus tard j’apprends que c’est aussi un ami de mes potes.
Camille arrive enfin. Qu’est-ce qu’on fait? On reste là, au-dessus des marches et de l’ingé son? Tiens mon père s’est posé devant la scène à gauche. Lui qui reste toujours derrière. On y va? Allez.
Je ne parle jamais avec les vigiles. Ce soir le mec qui garde la porte du backstage me demande un service, que je lui rends. On discute un peu. Nous sommes tout au bout à gauche des barrières.

Tiens vous avez vu les gars? Il y a untel à l’autre bout. Et puis lui derrière, on le connaît, c’est le manager d’amis à nous. Ouais de toute façon il y a tellement de gens qu’on connaît, on va se faire mal au cou ahah!
Hey mec, t’as vu la fille là?? Qu’est-ce qu’elle est jolie… ah merde elle a un mec.

21h, yeaah ça commence!!
Les Eagles Of Death Metal arrivent, leur chanson d’ouverture joue encore, Jesse fait le con avec sa cape et harangue déjà la foule. Façon prêtre de revival, à la Blues Brothers. Mais Rock quoi. Pas étonnant que ces mecs du désert et de LA aient autant changé ma vie. C’est vrai. Demandez à mon entourage! Je leur dois beaucoup.
Qu’est-ce qu’on fait mon amour? On reste là ou on se refait défoncé au milieu comme la dernière fois? Tu te souviens c’était génial! Bon on verra, on reste là avec les autres pour le moment. Et puis je n’ai pas mon débardeur de toute façon. Et puis on les voit bien, Dave est juste devant nous.

21h40.
Quelle énergie de vie, d’amour, de simplicité ils nous offrent… Un vrai bonheur. Pourquoi les groupes ne sont-ils pas tous comme ça? Aussi authentiques? Certes ces mecs là sont une belle grosse machine, mais ils ont une attitude, des mots, un comportement, une énergie vraie. Ce sont les potes de mes potes merde! Ils sont comme ça dans cette bande!!
Dans quelques instants, on va me débrancher le cerveau.
Brouhaha de fin de chanson mêlé à l’entame d’un autre. « Kiss The Devil » je crois. Il n’y pas de hasard.

BAM. BAM. Putain! Je me baisse en me retournant, effrayé. Je me relève en me disant que je dois avoir l’air idiot, que c’est ces cons d’Eagles encore!
« Time you spent thinking, time you ain’t living ».
BAM BAM BAM!! Ca continue merde, ca fait quinze coups déjà. Irréguliers, grotesques même. Je regarde le groupe. La tête de Jesse, l’expression sur son visage… Jamais vu ça. Ils se barrent de scène! Des mecs sont réellement en train de tirer.

« Time you spent thinking, time you ain’t living ».
A partir de ce moment là, le temps n’existe plus, suspendu jusqu’à nouvel ordre. Ou bien défilant à toute vitesse.
La sortie de secours a déjà été défoncée, par le vigile de tout à l’heure tiens. ON SE CASSE!!! Margault tombe devant moi, je l’aide à se relever. Je laisse mon frère et mon père passer devant moi. J’attends Camille et mon batteur Vincent, coincés contre les barrières, puis à terre. Vincent passe par en-dessous. Ils arrivent.
Il n’y a plus de cerveau. L’instinct animal est là, la survie. Le corps est surexploité!
La Peur? Peut-être. Sûrement. Mais la peur de quoi???
Moi je ne pouvais pas partir si nous n’étions pas tous les 6 ensembles. Je ne vois plus Margault. Je ne vois plus mon frère. Je crie, avec une voix qui m’est étrangère. L’horreur, la peur. De perdre celle que j’aime.
Ils sont devant, on les rejoint et on remonte le passage Saint-Pierre Amelot. On retrouve Jesse et sa nana Tuesday, puis leur batteur, puis le roadie/3e guitariste. On court.
Je me retourne. Je regarde Jesse, il me regarde. Je n’ai jamais vu l’horreur et la terreur glacé autant un homme. On se prend dans les bras. Je n’oublierai jamais son visage, ce visage, ces yeux. Oui, l’Horreur a une gueule.
Ils arrivent à choper un taxi, seuls Dave et le bassiste Matt ne sont pas là.

Nous sommes déjà à Bastille.
Un mec en sang est là aussi, un autre arrive peu après, recouvert de sang, pas le sien… Les visages…
Nous sommes tous les 6, là, ensembles. Camille les a vus, les 3. Il a vu le feu rouge et jaune sortir des kalach’.
Ils ont arrosé derrière nous. Ils les ont massacré.

Je ne sais plus ce que je dois écrire, ni penser. En même temps que je relate, je me retrouve bloqué, comme j’étais bloqué sur cette petite place devant la BNP.

Beaucoup plus tard, chez mon batteur à St-Michel, on apprendra que le gars du merch’, Nick, est mort. Que l’un de nos amis qui avait joué sur notre album, y était aussi, blessé à la tête et porté disparu. (J’apprends à l’instant qu’une balle ou un projectile a traversé son œil, qu’il est encore vivant).
Je reste toute la nuit perdu. Mon premier verre de whisky, je le lève maladroitement à ceux qui sont restés là bas, ou qui sont déjà partis, assassinés. Je ne sais plus trop, les valeurs s’inversent et se bousculent ici…

Moi, j’ai pu partir. Je suis un de ceux qui restent.
Comment vivre après ça? Comme avant, oui. Evidemment. Aller au boulot, jouer ma musique, se faire accoster par les amis, les collègues, les autres.
Mais derrière ça, à l’intérieur. Cet abîme qu’on ne contrôle pas, qui nous fait peur. Qu’est-ce qu’il va nous faire?
Maintenant que le cerveau est rebranché, que j’ai le droit et la vie pour réfléchir…

C’est déjà samedi matin.
Nous retournons au Bataclan à pied. Le sang par terre en approchant. Refaire le chemin inverse. J’avais laissé mes affaires aux vestiaires. J’ai laissé une partie de moi là-bas.
En soi, ce ne sont que des affaires. Mentalement, ce n’est pas si simple.

24h après, je rentre enfin chez moi avec ma nana. Avec ma nana.
Ca erre dans la tête. Le corps fait mal, courbaturé de tension. La douche, ce moment de méditation, le temps de se laver, de se recentrer, seul. Essayer tout du moins. Craquer. Les premiers petits gestes de tous les jours. Ils prennent une autre dimension.
Je me glisse dans mon lit, avec ma nana. Je suis chez moi…

Je me rappelle maintenant, la seule vidéo que j’ai prise du concert, Jesse dit a Dave: « Shall I pray for you now or should I save the prayer until the moment after the morning? » pour annoncer le morceau Save A Prayer.

Je suis un de ceux qui restent.

Dimanche 15 novembre 2015, A.D.B.

One thought on “ Ceux qui restent ”

  1. Putain Mec ! Je ne savais pas que vous y étiez. Ton récit me glace, je vois trop le truc ! Embrasses tes potes de ma part. Love you mec ! Love you all ! David

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