J’ai eu le plaisir de faire la connaissance de Yan Morvan  le 26 septembre 2015  sur l’esplanade des Invalides. A 61 ans, derrière ses lunettes noires je me suis dit qu’il avait du voir pas mal d’innombrables scènes d’horreur au cours de sa carrière de photographe reporter, des situations difficilement imaginables.

Yan partageait ses souvenirs avec d’autres photographes et artistes réunis à l’occasion des Rencontres Parisiennes de la Photographie Contemporaine. Il nous parlait de ses virées avec les Hells Angels ou les gangs parisiens, puis de ses expériences au sein des conflits qu’il a documenté.  En effet, Yan Morvan est un enfant de la guerre. Reporter depuis 1980, il a couvert tous les continents et de nombreuses zones de batailles contemporaines telles que l’Iran-Irak, le Liban, l’Irlande du Nord, l’Afghanistan, le Rwanda, et le Kosovo entre autres.

Depuis longtemps, l’actualité est au cœur de son travail. Habitué des unes et des rythmes que le monde de la Presse inculque, Yan Morvan cherche la plupart du temps à faire « la photo » qui informe au mieux. Pourtant, après avoir couvert plusieurs conflits il change de regard sur la guerre et sur son métier. Au fil des reportages il a l’impression que la couverture médiatique des guerres ne se résume plus, très souvent qu’à une vaste consommation d’images.

Après des années sur le vif du terrain à couvrir les conflits internationaux, une évidence s’impose : Raconter la guerre revient finalement à raconter l’absurde, le renouvellement sans fin des faits, la vanité de l’homme, son désir de pouvoir, de puissance. Yann décide alors d’orienter différemment son travail de photographe de guerre, comme en témoignent ces propos recueillis par son éditeur:

Pourquoi et comment photographier la guerre?

Je me suis posé cette question pendant vingt ans de correspondance de guerre. Volonté d’informer, participer au mouvement de l’histoire, forcer le destin? Alors, comment raconter l’irracontable? Les images d’horreur se succèdent. La spectacularisation du monde par la télévision, la presse, internet et l’information en temps réel ont entamé notre capital d’empathie et notre faculté à s’émouvoir du malheur des autres.

En 2004, avec une chambre photographique Deardorff 20×25 je commençais une série sur les lieux de bataille. Ces lieux racontaient-ils encore l’Histoire? Sans céder à l’émotion, je voulais m’adresser à la conscience, montrer par des paysages parfois anodins une « géographie » de la démence humaine.
Je souhaitais rechercher une autre façon « visuelle » d’apporter un témoignage et une réflexion sur l’image et la réalité de la guerre. J’ai commencé à photographier les champs de bataille de France, Verdun ou j’ai retrouvé des photos de mon grand-père en uniforme de tirailleur. Puis ceux de l’Europe, notre famille qui s’est si souvent déchirée.

Mon projet est ambitieux, montrer la terre sur laquelle les hommes se sont battus, raconter l’histoire, «tenter » de percer l’homme dans sa vérité, et réfléchir à cette pensée d’Héraclite : « Le combat est de tous les êtres le père, de tous les êtres le roi; il a désigné les uns comme dieux, les autres comme hommes, et il a fait esclaves les uns, hommes libres les autres. Il faut savoir que la guerre est commune, la justice une lutte et que tout devient dans la lutte et la nécessité. »

J’ai parcouru les champs de bataille européens et de l’Océan Pacifique, de Russie et d’Afrique du Nord en passant par les États-Unis, au total plus de 120 territoires. Certains sites sont dûment répertoriés, balisés, d’autres méritent un travail minutieux d’enquête et de localisation, certains états ne semblent pas désireux de commémorer les défaites ou bien sont amnésiques… Toutes ces images n’ont jamais été ni exposées, ni publiées à ce jour, et ce projet est, au regard de mon « parcours photographique », une sorte d’investissement intellectuel et moral total.

Yan Morvan (propos recueillis par son éditeur Marco Zappone, Editions Photosynthèses)

 

Avec Champs de Bataille, Yan a souhaité raconter la guerre et les guerres par des images différentes, loin de l’émotion et de la mise en scène. Des images qui correspondent à la réalité du terrain. Depuis 2004, il s’est donc lancé dans une véritable campagne photographique et a parcouru le monde à la recherche de ces lieux qui ont fait l’Histoire sur 3500 ans. Si ses conditions de travail diffèrent de celles d’un photographe de guerre, Yan Morvan continue à photographier l’énergie de ces champs de bataille à travers leurs vestiges.

Mais comment parler de la guerre avec des paysages immobiles? Comment montrer l’histoire qui s’est déroulée dans ces lieux? Et nous, que voyons-nous, que ressentons-nous en observant ces photographies d’espaces presque tous déshumanisés?

Derrière ces éléments figés, l’imagination fait naître des visages, des mouvements, des bruits et l’on s’interroge sur les motivations profondes de la bataille: était-ce un combat d’idées, un combat qui a changé le destin de l’humanité ou s’agissait-il d’un combat matérialiste, territorial ou plus trivial?

De plus, Yan Morvan confère à chaque prise et à chaque endroit une attention particulière et tient à respecter la méthodologie suivante:

– Questionner la dimension tactique et l’enchaînement des événements.
– Choisir l’endroit de la prise de vue en fonction de ce qu’il s’est passé durant la bataille.
– Toujours se demander en arrivant sur un site qui sont les belligérants? Où se positionnait le soldat au sein du combat? Que voyait-il? Quelle était sa ligne d’horizon? En effet la guerre comme la photographie de paysage et d’espaces est une question de relief, de visibilité et de topographie.
– Toujours respecter l’esprit des lieux, revivre chacune des batailles à travers les lectures, l’imagination et l’empathie. Enfin, s’affranchir des mythes véhiculés par l’Histoire et montrer la réalité des lieux.

Le livre Champs de Bataille est donc paru le 11 novembre 2015 aux éditions Photosynthèses. Ce travail minutieux et patient est l’aboutissement de plus de 10 ans d’études, de recherches et de questionnements. C’est la force des lieux qui donne une densité singulière à Champs de Bataille. Il peut ainsi se lire comme un hymne à la nature qui reprend ses droits après le chaos.

Visuel couv courante Yan Morvan

 L’édition courante rassemble dix années de travail minutieux, 660 pages – 430 images et est vendue 69 euros.

morvan-diaporama-04

« La bataille de Morvan » – Film de Marc Roussel – Éditions Photosynthèses, Arles

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