Le Metope del Partenone ou le spectacle vivant de la mort.

Qu’est-ce que le Metope del Partenone ? une pièce ? une performance ? à quoi bon classer, définir ?

Le petit groupe de spectateurs entrent dans la grande halle de la Villette, il n’y a pas de tribune donc pas de siège, pas de scène, l’immense salle est éclairée. On attend, on se regarde les uns, les autres, que va-t-il nous arriver ?

Soudain, on entend un préenregistrement du metteur en scène Romeo Castellucci :

Avant de commencer, il est bon que vous sachiez certaines choses. Cette action a été créée en juin 2015 à Bâle, dans le cadre de la foire d’art contemporain d’Art Basel. La forme du spectacle à laquelle vous allez assister est en tous points identique à celle de Bâle. (…) Maintenant, c’est moi qui parle, Romeo Castellucci ; je voudrais vous dire mon état d’esprit.

Cette action a le malheur particulier de contenir des images identiques à ce que les parisiens viennent de vivre il y a seulement quelques jours. Cette action a le malheur particulier d’être le miroir atroce de ce qui est arrivé dans les rues de cette ville. Images difficiles à supporter, obscènes dans leur exactitude inconsciente.

Vous seuls pouvez décider quoi faire. Rester ou partir.

Je suis conscient que trop peu de temps a passé pour traiter cette masse énorme de douleur et que vos yeux sont toujours grands ouverts sur la lueur de la violence. Je suis conscient de cela et je vous demande pardon. Mais je suis impuissant et ne peux rien faire face à l’irréparable que le théâtre représente. Voilà, en ce moment, il me semble plus humain d’être là. Être ici ce soir signifie qu’il faut être présent et vivant, devant les morts. 

Une terrible sensation nous envahit, l’impression étrange que le monde aura changé après cette expérience

On attend encore.

Une actrice entre sur le côté, elle est suivie d’un petit groupe de personnes en blouse blanche. La jeune femme s’allonge par terre, le public s’approche, l’entoure, que se passe-t-il ?

Les blouses blanches maculent de sang le sol, l’actrice et sortent de la hall. Un temps. On regarde choqués, interloqués l’actrice qui vient de se transformer en personnage blessé.

Quelques secondes passent encore, le personnage se réveille, il est blessé, il regarde le sang, prend peur, hurle, essaye de se lever, il n’y arrive pas, il appel au secours, il est pris de convulsions, sa respiration est difficile, on sent la douleur, la crainte, qu’est-ce qui lui arrive ? qu’est-ce qui m’arrive ?

Certains spectateurs pleurent, beaucoup, choqués se cachent les yeux, la bouche, se détournent même.

Au loin, on commence à entendre une ambulance, elle arrive, elle arrive vraiment dans la hall, elle klaxonne, le public se pousse, s’écarte vite, les urgentistes sautent de leur véhicule, se précipitent sur la jeune fille.

« Il me faut de l’oxygène. »

« Vous m’entendez, madame ? »

« Une perf, vite, une perf ! »

« Serrez ma main si vous m’entendez. »

« Arrête l’hémorragie ! »

« Gardez les yeux ouverts, gardez les yeux ouverts ! »

« On est en train de la perdre… »

« Respirez calmement. »

« Tu t’occupes du massage cardiaque ! »

« C’est fini… »

«  On range… »

Ils recouvrent la jeune fille-personnage d’un drap blanc, ils l’ont perdue, nous l’avons tous perdue.

Sur le mur gigantesque derrière elle nous voyons apparaitre une énigme qui ressemble plus à poème.

Elle s’efface.

Le personnage disparaît et laisse à nouveau place à l’actrice qui soulève le drap, se lève, et vient se placer près du mur-écran : la solution de l’énigme apparait, projetée au-dessus de sa tête. L’actrice sort, d’un pas neutre.

Voilà le premier tableau du Metope del Partenone, il sera suivi par cinq autres tableaux, cinq acteurs qui sont préparés, maquillés en pleine salle, cinq maux différents, cinq inconnus qui meurent parmi nous, les spectateurs.

Un rythme s’installe ou plutôt un rituel : l’acteur se transforme en personnage, le personnage meurt, une énigme apparaît et l’acteur ressurgit au moment de sa résolution.

Ce qui m’a particulièrement intéressé dans cette expérience c’est le balancement subtil entre l’hyper-réalisme et la démonstration des ressorts du théâtre.

On ose nous montrer les moments les plus insoutenables, les plus laids, les plus obscènes de la fin de la vie, sans scène, sans recul, avec des acteurs à couper le souffle qui nous font oublier qu’ils jouent la comédie : les spectateurs se transforment alors en témoins. Puis, la dramaturgie reprend le dessus, elle semble nous dire : « on vous a montré qu’il s’agissait de théâtre, on a maquillé devant vous, l’acteur s’est installé devant vous, et malgré cela vous avez eu peur ? Vous avez pleuré ? Vous aviez l’estomac noué ? Maintenant l’acteur repart. L’acteur ce n’est pas le personnage et l’acteur est vivant, lui. » Oui, la dramaturgie c’est puissant.

Ce basculement se ressent encore dans la construction du spectacle. Ces situations réelles sont ponctuelles, on est rarement témoins de cela dans la vie quotidienne, ici on nous en montre six qui s’enchaînent. Ce rythme créé, cette absence d’échéance c’est l’apport artistique sur l’horreur hyper-réaliste. C’est par là qu’il faut comprendre le titre Metope del Partenone : Métope, c’est aussi l’appellation des frises du Parthénon qui représentent des combats violents de la mythologie grecque.

metroantique

Roméo Castellucci crée une nouvelle frise qui se construit dans le temps et non dans l’espace. Elle nous présente des mythes contemporains : le combat avec la maladie, avec les blessures, la lutte contre le temps. Mais elle nous présente peut-être aussi une conception de l’Enfer moderne, un enfer sans dieu, sans rien : un drap blanc et le silence. Voilà la mort, voilà ce qui donne sa valeur à la vie.

Romeo Castellucci nous dit :« il me semble plus humain d’être là ». Oui, peut-on être plus humain que quand on prend conscience de la mort ?

Écrit par Margaux C-M

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