Dans l’éternité, le temps n’existe pas. C’est là que s’agitent les dieux et les déesses insoumises. C’est là que résonnent les souvenirs les plus enfouis, que s’envolent les mots, les masques. Le temps s’arrête. Ressurgissent alors les vestiges d’une noblesse antique lointaine, animiste. Plongée dans les songes d’Eric Keller, au cœur du temple d’un érotisme mystique.

 « Depuis des années je photographie le port, les grues, ces paysages industriels, ces bunkers ensablés, ces zones esseulées. Depuis des années je mets en scène des images crépusculaires d’un âge inventé dans lesquelles évoluent des succubes, des prêtresses, des idoles […] ces images sont mes rêves. »

Eric Keller est l’homme aux sibylles. Ses photographies présentent de divines créatures. Elles sont nues, parées de colliers et bracelets, de perles, de plumes colorées, de poignards sacrificiels, de cornes et de coiffes que l’artiste confectionne lui-même. Il utilise principalement des matériaux bruts, corrodés, des objets patinés ou organiques pour créer ces remarquables parures qui transforment ses modèles en véritables prêtresses païennes.

« J’ai un goût prononcé pour les objets empreints de magie, composés de fibres de végétaux, de cheveux, d’os, de crânes d’animaux noircis par la fumée, incrustés de boue séchée, qui proviennent d’Afrique ou d’Océanie. Symboles païens, animistes, talismans, amulettes, fétiches, totems. Ceux la même qui, malgré la protection de la vitrine d’exposition d’un musée, dégagent des fluides puissants, évocateurs d’arcanes oubliés, de rites sauvages, de cérémonies venues du fond des âges. »

Rappelant l’esthétique des figures de Gustave Moreau ou des peintres symbolistes de la fin du XIXe siècle, ces femmes sont comme des déesses issues d’une vision chamanique, d’un rêve intemporel et pourtant terriblement tangible. Leurs poses rappellent les canons antiques et leurs attitudes sont empreintes de noblesse et d’érotisme. Leur regard profondément animal, introspectif, parfois même provocateur, nous confronte à nos émotions primaires et réveille nos instincts païens. Les prises de vues, les accessoires utilisés et les allures primitives des modèles sont préalablement pensés au travers de croquis et de dessins. Ainsi le dessin tient une place primordiale dans la démarche d’Eric Keller, il permet de coucher sur le papier les pensées premières de l’artiste. Les traits évoluent avec les idées, incertains ou assurés, plus ou moins appuyés, mais toujours expressifs, énergiques, dans un style parfois proche de celui de Gustav Klimt, Egon Schiele, Edward Munch et des expressionnistes.

« Chacune me prête sa grâce. Unique pour chacune. Je ressuscite la chamane défunte et elle évolue devant moi, reprend ses poses stylisées, ses gestes codés et sa danse incantatoire. Elle me fixe à travers le temps, de ses yeux transparents. Son corps dénudé est une arme blanche. Comme une lame débarrassée de son fourreau il est éblouissant, fascinant, dangereusement beau. Je suis le témoin de cette réincarnation et je tente d’en saisir les manifestations, à la façon d’un spirite qui aurait invoqué un spectre. »

L’éclairage indirect des corps met en valeur les visages des modèles et l’atmosphère tamisée accentue le mystère de ces beautés envoutantes qui apparaissent comme d’attirantes sculptures de chair. Une chose est certaine, ces femmes sont les symboles d’une féminité forte et insoumise, elles incarnent de puissantes idoles, guerrières ou amazones. Ces beautés sont les héritières intemporelles des pythies, des oracles et des divinités gréco-romaines telles que Judith, Athéna, Salomé ou Diane, modèles privilégiés des artistes depuis l’antiquité.

Inspiré à la fois de l’antique, du symbolisme, du romantisme européen du XIXe siècle et de la littérature de Joris-Karl Huysmans, Eric Keller nous propose une vision singulière et fascinante du corps féminin.

Il assemble le beau et l’étrange, mêle attirance et répulsion comme Charles Baudelaire avec ses Fleurs du mal en 1857 pour façonner une esthétique mystique et mystérieuse. Il explore les thèmes de l’onirisme, de la psyché et du fantastique à l’instar des peintres préraphaélites et romantiques, en y apportant sa propre vision mélancolique.

« En feuilletant une encyclopédie, j’ai été arrêté par la reproduction d’un tableau : sous mes yeux, dans le décor à peine esquissé d’un palais oriental, évoluait une gracieuse reine, ou une prêtresse. Sur son corps pâle, presque nu, mais paré de lourds bijoux, le peintre avait fait courir un délicat entrelacs de signes et de symboles. L’attitude hiératique de la danseuse en faisait une idole sacrée. Il s’agissait d’une Salomé de Gustave Moreau. Cette scène peinte synthétisait en une seule image une représentation du corps féminin tel que je le cherchais dans mes dessins et des éléments de mon environnement. Dans les voûtes et les colonnes aux allures byzantines, je retrouvais les perspectives aperçues dans certaines usines de ma ville natale, ainsi que leurs couleurs de rouille et d’oxydes, de l’ocre-rouge au noir. »

Le dessin, la peinture. Sources intarissables de magie… Temple au sein duquel le mystique de Keller pourrait côtoyer celui de Hugo Pratt, le célèbre auteur de bandes dessinées. Au cours de ces aventures historiques et mystérieuses, divinités et personnages fantastiques s’invitent dans les songes de Corto Maltese, perdu quelque part entre rêve et réalité, au beau milieu des prédictions de la prêtresse vaudou Bouche Dorée.

Se perdre pour mieux se retrouver? A ce moment, l’œuvre d’Eric Keller fait même écho à celle de Nietzsche, pour qui la surface est la véritable profondeur. L’essence humaine est là, à portée de la main. Rappelée des abysses, mise à nu. Eric Keller est comme un esprit voyageant entre les voiles du temps, dépouillant l’être des innombrables couches qui l’isolent de sa force brute, son véritable joyau. On se retrouve comme possédé, envahi par la beauté et la puissance de ces déesses animales. Le caractère y est si intense qu’il nous écraserait presque tant il irradie.

Néanmoins, Eric Keller ne photographie pas seulement des femmes réincarnées en divinités d’un autre temps. Son parcours photographique débute dès les années 1980 avec sa série sur le port de Dunkerque. Fils d’immigré polonais, il grandit près du port où son grand-père Karol Keller était grutier au quai d’armement des bateaux. Au travers de cette première série, il photographie les fantômes de ses souvenirs d’enfance. En plein cœur des images, les monstres d’acier et de béton donnent le sentiment d’être habités d’une conscience. Les machines infernales presque vivantes semblent tout droit sorties d’un conte de Miyazaki.

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« Ces colosses de béton, ravinés, lézardés, mutilés, basculés, étaient nos mystérieux temples d’Angkor, nos géants de l’île de Pâques, les inquiétants vestiges d’une civilisation disparue. Certains soirs d’hiver, longeant ces ruines étranges, nous restions stupéfaits devant leur lourde silhouette, plus opaque que la nuit, comme des trous noirs dans l’espace. Tandis que les cheminées de l’aciérie des dunes les empanachaient d’épaisses fumées pourpres, l’acier en fusion jailli des hauts fourneaux incendiait les nuages mouvants et les couronnait d’auréoles de feu. »

Au sein de cette série, le paysage urbain qu’il a connu est transformé, les espaces sont déshumanisés. L’esthétique sinistrement belle de ces ruines modernes rappelle pourtant la lente agonie de ce monde industriel en crise. Le traitement sépia des tirages et l’aspect volontairement griffé par le photographe résonnent avec la texture des matériaux en acier, avec la rouille, la corrosion, l’action du temps, l’effacement progressif de ces lieux empreints d’une intime mélancolie.

Eric Keller réalise lui-même les tirages argentiques à l’agrandisseur. Les effets sont obtenus dans son laboratoire, grâce à des manipulations artisanales. La lumière indirecte et les nuances sépia accentuent le mystère qui habite ses portraits et ses paysages industriels. Il intervient aussi sur ses tirages pour apporter des effets uniques de flou ou de rayures, ce qui confère aux photographies un caractère organique.

Au fil de son parcours, Eric Keller confronte différentes techniques : écriture, dessin, photographie, artisanat ; pour créer un style qui lui est propre. Il s’intéresse également à d’autres univers artistiques. Passionné de musique rock, il a notamment collaboré avec le groupe parisien Parlor Snakes – en particulier avec sa chanteuse Eugénie Alquezar – dont l’univers à la fois brut et envoutant se mêle superbement à celui du photographe. Leur musique, tantôt captivante, tantôt nerveuse, revêt parfois un aspect chamanique, rappelant celui des Doors, de Nick Cave ou de Noir Désir. En y ajoutant le tranchant rouillé que l’on retrouve chez Dr. Feelgood – dont le royaume industriel de Canvey Island nous ramène à la série sur le port de Dunkerque – le mariage entre Keller et Parlor Snakes devient remarquable !

Les photographies d’Eric Keller sont une invitation au songe, une découverte des sens, une épopée mystique où l’on voyage dans ses propres abîmes. Ces visions sombres et poétiques nous subjuguent et nous transcendent. L’artiste y rend hommage à la beauté féminine et aux chimères mélancoliques d’une autre époque. Une époque où le corps et l’esprit forment un tout proche du sacré, une énergie puissante et saine. Un temps où le véritable pouvoir émane de la nature même de l’être et ne souffre d’aucune démonstration, car « ce qui a besoin d’être démontré ne vaut pas grand-chose » pour Nietzsche. Son travail incarne ainsi le retour brut à la mémoire du passé et à l’enfance. Un rappel aux émotions primitives qui nous animent. Celles-là même qu’un quotidien illusoire étouffe et encrasse au profit d’un monde guidé par les lois patriarcales du consumérisme et de l’annihilation de l’individualité. L’œuvre d’Eric Keller ne serait-elle pas ainsi l’éloge d’un temps matriarcal égaré… le temps de la femme ?

Co-écrit avec Margault Lamoureux

 

Sources et sites

« Ce qui est écrit dans la main de mon père » par Eric Keller pour Camera Obscura

« Par les yeux de la Sybille » par Eric Keller pour Camera Obscura

http://www.eric-keller.com

 

 

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