« Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l’ombre de Scartaris vient caresser avant les calendes de juillet, voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. » 

Jules Verne, Voyage au centre de la terre, 1864

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Tout comme Jules Verne, Guillaume Fandel nous invite au sommet des volcans Islandais, au cœur d’un décor lunaire fait de cratères et de déserts de cendres. Ses photographies de paysages sans cesse renouvelés rendent compte de la force brute et du caractère insaisissable de cette terre forgée par le feu et taillée par les glaces.

Né en 1980, Guillaume Fandel s’est formé aux fondements de la photographie à l’école des Beaux Arts. Son désir de voyager se concrétise lorsqu’il part vivre à Montréal où il découvre la photographie commerciale de studio. Installé à Paris depuis 2009, il partage désormais ses activités de photographe entre des commandes professionnels et des projets personnels relatifs au paysage. Pour concevoir ces campagnes photographiques plus intimes, Guillaume Fandel sort des décors des studios et même de la civilisation. Il s’aventure au cœur de territoires isolés afin d’écouter le langage d’une nature sauvage et pour tenter d’en faire le portrait.

« Au départ, tourné vers les paysages urbains et industriels que nos sociétés nous ont laissé, mon regard s’est détourné vers des lieux qui semblent oubliés, aux ‘limites’ du monde, mélange de nature domestiquée et de places oubliées. J’ai commencé par m’intéresser aux friches industrielles, pour migrer vers les lieux en transition, jusqu’aux déserts et ‘bords du monde’. »

© Guillaume Fandel

Les séries Ultima Thulé et Island I réalisées en septembre 2014, rendent compte de la beauté inquiétante et presque magique de l’Islande. Le terme « Thulé » aurait été employé pour la première fois vers 320 av. J.C. par l’explorateur grec Pythéas pour désigner une île à la position mythique et mystérieuse. « Thulé » désigne bien l’Islande, un lieu situé à l’extrême Nord du globe, hostile, sauvage et partiellement accessible.

Pour mener sa campagne photographique, Guillaume Fandel est parti en solitaire au cœur de ce territoire de glace et de feu pendant plus de quinze jours. A bord d’un 4×4 Jeep, il a traversé les Hautes Terres de l’Islande, les montagnes et plateaux du Miðhálendið et s’est aventuré autour des glaciers Vatnajokull, Hofsjokull et Langjökull situés dans le centre de l’île. En raison d’événements climatiques menaçants, (en effet le volcan subglacial Bardarbunga menaçait à cette période d’entrer en éruption), il a concentré sa visite dans la moitié ouest, pour ensuite se diriger vers la partie nord du pays (Nordurland) dans les régions de Myvatn et Husavik. L’idée originale de ce voyage était aussi d’explorer le glacier Vatnajokull et d’accéder à l’Ódáðahraun, littéralement  le « Champ de lave des criminels », où de nombreux hors-la-loi se seraient réfugiés au XVIIe siècle.

« C’est un pays qui m’attire par son côté ‘originel’, une terre que l’on peut toujours sentir vivante et en perpétuelle évolution, des espaces que l’on peut encore difficilement apprivoiser, souvent complètement inhospitaliers. Si l’on s’écarte de la route circulaire principale, et que l’on se dirige vers les Hautes Terres, vers le centre du pays, s’étend alors une région hostile et désertique constituée de plateaux et montagnes volcaniques, inhabitables, inexploitées et seulement accessibles pendant les 3 mois d’été […] J’aime aussi l’Islande, comme une opposition au paysage altéré et manufacturé; un territoire à l’allure encore vierge et dont la représentation passe par le voyage, la quête du lieu, de la lumière et de la couleur. »

© Guillaume Fandel

Au travers de ces deux séries, Guillaume Fandel parvient remarquablement à saisir la beauté de l’Islande qui s’exprime dans la diversité de ses paysages et dans le caractère toujours changeant de son atmosphère et de ses couleurs. Le photographe évolue dans cet environnement, il observe et se laisse mentalement  imprégner par les minéraux et matières organiques afin de mieux ressentir ce « modèle » insoumis. Dans le but de saisir les meilleures prises de vues, il parcourt patiemment ces vastes étendues de terres inhospitalières avec un matériel lourd et encombrant. Les temps d’expositions sont longs, approchant parfois la minute, immobile face aux éléments, le photographe ressent alors un sentiment d’humilité qui va de paire avec cette tentative de capturer l’essence du lieu tel qu’il est.

« Lorsque je pars dans une campagne photographique, j’aime me placer dans une position d’errant, être mobile, pouvoir me déplacer sans cesse, décider de m’arrêter, repartir, revenir sur certains lieux, attendre parfois plusieurs heures qu’il se passe quelque chose. »

Au gré des zones géothermiques, des zones humides, désertiques ou volcaniques, le paysage nous apparaît à chaque fois sous un angle nouveau. Les espaces lisses aux tons ocre, orange et jaune se transforment en rochers sombres et coupants, témoins du passage des précédentes coulées de laves. Les angles verdoyants des montagnes font place aux arêtes bleues des glaciers puis aux lignes paisibles ou agitées des eaux. Ainsi les couleurs, les formes et l’atmosphère des photographies changent comme si les prises de vue avaient été réalisées lors de différentes saisons et sur des territoires distincts.

© Guillaume Fandel

Quelques fois, les nuages et la brume créent un climat vaporeux et confèrent aux photographies les allures d’un songe. Ainsi, certaines se réduisent à des formes colorées et des contours plus ou moins appuyés, le paysage prend alors une dimension abstraite. Dans cette vision onirique, les éléments naturels s’entremêlent : l’air du ciel rencontre l’eau de la mer ou de la fonte des glaces et le feu résonne dans les entrailles des volcans. Les prises de vue parfois organisées en diptyques dialoguent grâce à des lignes d’horizons communes, grâce aux courbes d’une vallée ou d’une montagne. Guillaume Fandel questionne alors les limites et les frontières physiques ou imaginaires du territoire. Ces lieux deviennent imprécis, presque impalpables et laissent place à une vision contemplative issue d’un mélange entre la vue réelle et la vue de l’esprit.

Au delà de la gamme infinie de formes, de textures, de couleurs et de nuances que l’on trouve dans les photographies de Guillaume Fandel, le rendu de la lumière et de l’atmosphère naturelle est tout aussi intense. Au cours d’une bataille climatique acharnée, les rayons du soleil percent les nuages ténébreux et illuminent les terres sauvages. La dramatisation de l’éclairage exprime donc le potentiel de puissance de cette nature indomptable, menaçante et pourtant terriblement belle. 

« Il s’agit aussi d’objectiver le paysage, le dépasser, soustraire le pittoresque pour n’en ressortir que l’inquiétante étrangeté;  Parfois, le jeu des lignes et de l’horizon (quoi de plus abstrait et réel à la fois) mêlé à celui des polyptyques et la juxtaposition des images, permet de transformer le lieu, mêler des temps et des espaces distincts, de s’approprier le paysage pour permettre le voyage momentané, dans un monde à la limite de l’impossible mais teinté des images du réel. »

© Guillaume Fandel

Au delà de la pure visée documentaire du medium photographique, Guillaume Fandel explore les infinies possibilités d’expériences esthétiques liées à la représentation d’espaces et de paysages préservés. A la recherche du Sublime par l’exploration, ses images sont aussi méditatives, dans une esthétique approchant le rendu pictural de la peinture. En effet, l’ensemble des tentatives de Guillaume Fandel pour rendre compte des effets atmosphériques et des humeurs climatiques confère à son travail des points communs avec les recherches expérimentales de peintres tels que William Turner ou d’artistes plus contemporains comme Olafur Eliasson. De plus, le choix du cadrage, de l’éclairage, de l’instant de la prise de vue, créent une frontière floue et imprécise entre interprétation subjective et rendu objectif de la réalité. Ainsi, à travers son regard, l’artiste soumet le monde réel à une transposition picturale et retransmet une certaine vision personnelle du paysage.

Guillaume Fandel a quitté les décors artificiels du studio pour sillonner patiemment ces déserts noirs de rocs et de mousses et ces terres brûlées. Seul face à la nature comme Le voyageur au dessus de la mer de nuages peint par Caspar David Friedrich, en 1818, le photographe devient le témoin privilégié de la force, grandeur et puissance des éléments. Entre délectation esthétique et inquiétude, il observe l’immobilité éphémère du paysage et retrouve un idéal de pureté de la nature. Ainsi, le feu menace de jaillir des entrailles de la terre à tout instant, les terres marquées par les anciennes coulées de lave reflètent le passage du temps qui transforme lentement les lieux et nous rappelle douloureusement la vanité de notre condition. Ces somptueux territoires dénués de présence humaine font renaitre en nous des sentiments primitifs. La méditation face à ces titans de roche et de glace, est un moyen de se libérer des habitudes factices, des imperfections de la vie en société et des rapides changements de la civilisation. En effet, la solitude et la liberté totale dans la nature créent des conditions parfaites pour retrouver des sentiments originels et permettent d’entrer dans une sorte d’état méditatif et contemplatif. Le voyage permet donc un retour à la l’isolement, à l’introspection et au regard intérieur.

« Il s’agit aussi d’imposer le temps de la photographie; la perte de repère, le déplacement, l’isolement , la solitude, participent à mon appréhension et compréhension du paysage, en développant une attention particulière aux choses et aux éléments […] Les conditions parfois hostiles , pluies, vents parfois violents, mais aussi la difficulté d’emprunter certaines pistes, où 50 kilomètres parcourus peuvent prendre près de 6 heures, le fait de sentir tout petit face à la puissance de la nature et ou je ne vais parfois croiser personne pendant plusieurs jours, le fait d’être libre de passer la nuit en pleine nature, dans le 4×4, pour être présent à l’aube. Tout cela contribue a mon expérience et appréhension du paysage, à trouver des moments euphoriques et parfois de déception lorsque ce que l’on a vu (ou aimerai voir) n’est pas, ou plus, au rendez vous. »

© Guillaume Fandel

Ainsi, les photographies de Guillaume Fandel expriment la diversité de ces paysages Islandais aux allures primitives et archaïques. Les coloris, les formes, les matières, les angles et les courbes sont le travail de la puissante nature et deviennent des espaces picturaux intangibles, abstraits ou source de contemplation. Esthétiquement captivantes, les images de cette île font naître en nous un sentiment de crainte mêlé d’admiration. Imprévisibles et capricieuses depuis des millénaires, ces terres semblent habitées d’une conscience originelle éternelle. Semblables à des colosses assoupis et rêveurs, elles sont empreintes de mystère et leur atmosphère en perpétuelle transformation leur confère un caractère insaisissable.  Entretenant une relation ambiguë avec la nature, Guillaume Fandel choisit de s’aventurer aux bords du monde, pénétrant des territoires parfois oubliés, à la limite entre ciel, mer et terre, frontières où l’espace devient incertain. En définitive, il s’agit pour lui d’exprimer à travers l’image ce que la nature révèle de Sublime et de transmettre une ‘expérience’ du paysage.

© Guillaume Fandel

Écrit par Margault Lamoureux

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