Le centre Georges Pompidou propose une rétrospective de Anselm Kiefer jusqu’au 18 Avril.

Anselm Kiefer c’est un artiste contemporain plasticien allemand qui vit et travaille en France. Je dis plasticien … parce qu’Anselm Kiefer c’est un artiste qui fait tout : il peint, il sculpte, il photographie, il construit des espaces, il dessine, il assemble, il colle des pâtes, de la terre, des plantes, etc.

Querelle des images, 1980

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La classification des arts, ce n’est pas trop son problème d’ailleurs. Pour Anselm Kiefer, l’art, c’est « une recherche » dont la finalité est à l’extérieur de la peinture.  C’est un peu l’ennemi juré des parnassiens et de leur « art pour l’art ». Kiefer se sert de la matière plastique pour  réfléchir à l’histoire, aux mythes, à la littérature, à la philosophie, à la mémoire allemande. Il recherche par l’art et non pas pour l’art. La création plastique, devenue un moyen, n’est pas emprisonnée par des questions handicapantes de frontières des arts. C’est à mon sens ce qui devient captivant dans sa pratique.

Lorsque Anselm Kiefer dessine ou peint, il sculpte aussi : ses aquarelles figuratives font ressortir la matérialité du papier, son volume. L’oeuvre c’est le dessin ET le papier et non pas le dessin SUR le papier.

  Dans sa grande production de carnets, cette spécificité est accentuée : il peint sur toutes les pages de carnets immenses, l’oeuvre se démultiplie et nous perd : elle est le carnet fermé qui cache les dessins ou plutôt qui montre qu’il cache les dessins ; elle est dans n’importe quel dessin du carnet ouvert au hasard ; elle se situe aussi dans l’action-même de tourner les pages du carnet et se singularise en fonction du spectateur qui l’actionne. Le matériau-carnet de la peinture fait fonctionner ces trois rapports à l’oeuvre et lui donne une unité. Il est aussi signifiant : Kiefer interroge la mémoire et l’oubli, les pages se tournent, le carnet montre qu’il cache et cache en montrant, les tableaux se superposent, défilent, arrivés à la fin que nous reste-t-il ? La mémoire est mise à l’épreuve.

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Dans certains tableaux peints sur toile, Anselm Kiefer donne une telle épaisseur à sa peinture acrylique qu’elle s’apparente presque à la sculpture. La peinture se dote d’une troisième dimension : la profondeur. Mais cette profondeur ne correspond pas à celles de ses perspectives dessinées des lieux ou des objets représentés, c’est une profondeur matérielle qui s’émancipe de la représentation. L’axe haptique ne correspond pas à l’axe optique.

Par exemple :

Les ordres de la nuit, 1996 détail

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La perspective visuelle nous donne l’impression de la profondeur du champ enneigé (c’est l’axe optique), mais la peinture crée une autre forme de profondeur, une profondeur tactile, celle de la matière-peinture épaisse faite de creux, de bosses, de formes irrégulières qui se hissent hors de la toile tendue et plate pour devenir un volume  (c’est l’axe haptique).

Dans ces recherches plastiques, Anselm Kiefer mélange les matériaux photo, dessin, peinture, collage…  Tous se croisent et dialoguent. Il acquiert donc un champ immense de possibilités de représentation et joue des variations. Parfois, pour représenter un objet il colle l’objet lui-même sur la toile comme pour Le Grand fret de 2005.

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Notre vision oscille entre la représentation d’un lac avec des bateaux et l’objet bateau lui-même posé sur toile. Le tableau de Kiefer nous confère un espace où l’objet est à la fois représentation d’un objet et objet lui-même dans le même temps. Cette manière d’aborder l’oeuvre va à l’encontre d’une scission radicale entre le réel et l’art que Magritte résumait ainsi :

La trahison des images, 1928-1929

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Dans certaines œuvres, il va encore plus loin en utilisant des objets placés sur la toile de telle manière qu’ils ne représentent plus les objets qu’ils sont eux-même et deviennent la représentation d’un  objet autre :

Margarete, 1981

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Dans ce nouvel espace l’objet est encore à la fois objet et représentation sauf qu’un écart se creuse entre ce qu’il est et ce qu’il représente. Ici, la paille disposée de cette manière sur la toile évoque le feu. Ce décalage transforme le rapport à l’oeuvre,  à la fois fluide dans la perception de l’objet comme objet et complexifié par une représentation détournée. L’objet commun représenté devient étrange et étranger par sa matérialité.

Anselm Kiefer  travaille également les installations. Dans certaines d’entre elles, il met en espace des objets représentés sur des supports planes.  Ces installations mettent en oeuvre le mouvement inverse de l’inclusion du réel dans le tableau : ici c’est la représentation qui envahit l’espace des objets.

  Pour Madame de Staël : de l’Allemagne, 2015

kiefer-Beaubourg-retrospective-8-pour-madame-de-Stael

Bref, le centre Georges Pompidou propose un rétrospective de Kiefer jusqu’au 18 avril.

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