Adolf Wölfli, le génie brut

Peut-on ne pas s’émouvoir devant l’œuvre gigantesque et la force créatrice éblouissante d’Adolf Wölfli? The Big Bad Wölfli. Qui est cet homme hors du commun et que nous donne t-il à voir à travers et au delà de ses récits illustrés? Comment les démons de la brute deviennent diamants de l’Art Brut?

Interné à l’hôpital psychiatrique de la Waldau durant la majeure partie de sa vie, Adolf Wölfli est aujourd’hui l’un des artistes les plus énigmatiques et des plus cotés de « l’Art Brut ».  Le sombre parcours de cet individu et la puissance émotionnelle de son œuvre si singulière, bouleversent notre regard sur le rôle, le sens et les possibles  « incarnations » de la création artistique. En ce début de XXe siècle et encore aujourd’hui, le voyage fantastique dans lequel nous transporte Adolf Wölfli, renverse nos idées reçues sur les principes esthétiques et nos fragiles définitions de « l’Art».

Afin de saisir ce qui fait la spécificité de cet Art dit «Brut », il est nécessaire de le replacer dans le contexte culturel mais aussi social dans lesquels il s’est révélé. Lorsqu’il créé, Adolf Wölfli n’a que faire de sa réputation d’« artiste ». Interné, il est éloigné des carcans académiques d’une formation artistique classique autant que des idées novatrices de l’art moderne. Il est totalement inconnu des galeristes et des cercles élitistes du marché de l’art de son époque. Jamais scolarisé, il est en définitive étranger à quelconque éducation autre que celle qu’il a acquise par lui-même, en tant qu’orphelin devenu ouvrier agricole puis le grand « St. Adolf ».

La vie d’Adolf Wölfli ressemble presque à une histoire inventée, une étrange fiction construite sur des récits dramatiques. Né en 1864 en Suisse, il est d’abord abandonné par son père, puis précocement éloigné de sa mère. Il est à peine âgé de 6 ans quand il part travailler en tant que main d’œuvre agraire dans les environs de Berne. Il passe une adolescence solitaire et éprouvante au cœur du monde agricole de la province Suisse. Le sentiment d’abandon qui le poursuit et les épreuves difficiles auxquelles il doit faire face le plonge peu à peu dans un état agressif et dépressif. En 1895, il a 31 ans et travaille au sein d’une ferme de Berne quand il est condamné pour de multiples tentatives d’agression sexuelle sur mineurs, avant d’être interné à l’asile psychiatrique de la Waldau. Adolf Wölfli ne peut plus contrôler ses pulsions, le monde qu’il s’invente devient plus concret que la vie réelle. Il ne ressortira plus.

Quand les psychiatres l’interrogent Wölfli, construit le récit e sa vie à chaque instant, il fabule, il fantasme, et son dérèglement des sens le pousse dans des crises extrêmement violentes. Il est introverti, malheureux, il peut s’avérer dangereux et reste ainsi très souvent isolé des autres patients. Seul dans sa cellule, il passe le temps en dessinant ou en alignant des notes de musiques sur le papier. C’est l’instinct qui le pousse à dessiner. Mais que dessine Adolf Wölfli? Il dépeint sa propre épopée, sa vie rêvée, son autofiction. Le premier récit de Wölfli est une « autobiographie » de douze pages rédigée lors de son arrivée à l’asile (malheureusement, ces dessins réalisés sur des feuilles individuelles ont été perdus mais à partir de 1908 et grâce au docteur Morgenthaler, les œuvres de Wölfli sont conservées).

Le psychiatre Walter Morgenthaler, en poste à La Waldau de 1907 à 1920 est à cette période chargé de soigner Adolf Wölfli et va rendre possible son expression artistique. Le médecin, féru d’art moderne et contemporain, voit dans les dessins de son patient une force créatrice inouïe. Il le considère comme un artiste à part entière, il l’autorise peu à peu à disposer de matériel et l’encourage à s’exprimer sur le papier. Wölfli est insatiable, infatigable, il crée durant la majeure partie de la journée et de la nuit. Pendant les 35 années qu’il passe à la clinique de la Waldau il recouvre les feuilles de ses cahiers mais aussi les murs de sa cellule de portraits colorés, de collages, de motifs abstraits, de partitions musicales et de textes obscurs. Obsessionnel, méticuleux et très prolifique, il entreprend une œuvre d’art « totale » et monumentale, à la fois narrative, picturale et musicale.

Son récit, La Légende de Saint Adolf est constitué de plus de 25 000 pages qui sont parvenus jusqu’à nous pratiquement intactes. Ces  précieuses feuilles sont reliées pour constituer de volumineux  cahiers dont certains dépassent cinquante centimètres d’épaisseur. Il y dépeint son existence, une vie inventée au fil des années, sur des milliers de pages. La figure principale est Adolf Wölfli lui-même qui s’incarne sous les traits de  « St. Adolf II ». La « Création géante de St. Adolf », deuxième création après la création divine, est pour l’auteur le projet radical d’un monde nouveau et individuel. Les dessins de cette période sont en noir et blanc car « l’artiste » ne disposait d’aucun autre matériel qu’un crayon de papier et de feuilles de petits formats. Cependant, il contourne peu à peu cette difficulté technique  et réalise alors de grandes compositions sur des feuilles qu’il relie les unes aux autres.

Pour élaborer son monde il coupe, colle et modifie des photographies, des illustrations, des lettrages et des textes issus d’ouvrages accessibles au sein de l’hôpital (magazines, romans, atlas, cartes postales, partitions et notices de solfège, dessins, livres scolaires, manuels de calculs mathématiques…).  Il travaille de manière continue, en commençant souvent par les bords du papier, il dessine des bandes ornées qui créent la composition et le dynamisme de l’œuvre. Il vient ensuite compléter avec des hachures, croix, cercles, spirales, étoiles, triangles, ovales, chiffres, lignes, qui structurent l’espace. Wölfli élabore un vocabulaire de formes linéaires très rythmées immédiatement reconnaissables. Tous les éléments du monde extérieur deviennent des signes, des constituants d’un nouveau langage aux multiples possibilités. L’auteur y raconte ses voyages à travers le monde et dans l’espace, il décrit ces différents  univers avec leurs villes, merveilles et richesses. Il dessine également sur le plafond de sa cellule afin d’être complètement immergé dans cet environnement fictif.

Adolf Wölfli se considère grand philosophe, scientifique et prophète. Il a pour mission de réinventer les origines et l’avenir monde. Il met donc au point son propre système numérique, un nouvel alphabet et  invente de nouvelles figures religieuses. L’artiste compile l’historique de son empire au cœur de ses cahiers et dessine de petits autoportraits au centre des compositions. Wölfli souhaite profondément faire la synthèse des différents champs artistiques et des multiples domaines de la connaissance. Pour ce faire, il donne par exemple à ses récits et son art visuel une dimension sonore en utilisant des onomatopées et des notes de musique  qu’il inscrit sous les motifs dessinés. Cette transgression des frontières entre les disciplines des beaux-arts, de la littérature, des sciences, de la théologie ou de la musique démontrent la grande liberté de Wölfli face aux conventions. Il n’a pas reçu d’éducation artistique ou littéraire, il est indépendant, autodidacte, et crée un art selon des critères très personnels.

En 1921 la monographie Un malade mental en tant qu’artiste publiée par le psychiatre Morgenthaler a pour objectif d’établir des connexions  entre le monde médical et les cercles artistiques. Il y présente son patient comme un artiste et se heurte aux opinions de certains de ses confrères. Ses écrits sont incompris par une majorité de médecins mais enthousiasment de nombreux artistes, critiques et littéraires. Le psychiatre parvient peu à peu à faire reconnaître un « art de la folie » par quelques intellectuels et professionnels du monde médical.

Aussi, il est important de ne pas dissocier la production de son contexte de création. Le fait que qu’Adolf Wölfli ait réalisé l’ensemble de son œuvre au sein d’un  hôpital psychiatrique a une influence sur le choix des supports et des matériaux utilisés, ainsi que sur les moyens de diffusion de son travail. Le docteur Morgenthaler a beaucoup encouragé Wölfli à dessiner avant même la parution de son ouvrage en 1921. Le talent de son patient est par ailleurs connu au sein de l’hôpital et un petit nombre de médecins internes collectionnent ses dessins. Avec l’accord de son psychiatre, Adolf Wölfli peut occasionnellement vendre ses créations aux particuliers attirés par sa renommé. Il  peut ainsi s’acheter quelques crayons pour poursuivre son grand œuvre.

A partir de 1916, ses dessins sont présentés et parfois vendus à des personnes étrangères au monde médical. Jean Dubuffet, artiste et théoricien de l’Art Brut, reconnait à l’époque tout le talent de cet homme hors norme, il s’intéresse à son « instinct » créatif et sa liberté expressive. En 1949 Jean Dubuffet organise une exposition collective au cœur de la galerie Drouin à Paris, où figurent des dessins d’Adolf Wölfli et  fait entrer l’artiste dans l’histoire de l’Art Brut.   Plus de 30 années après la mort de Wölfli la reconnaissance de son œuvre se concrétise grâce à l’exposition organisée par Harald Szeemann à Berne, qui connait un retentissement international. Finalement,  en 1975 les œuvres de Wölfli qui se trouvent dans les collections de la Waldau et du docteur Morgenthaler sont rassemblées et confiées à la fondation Adolf Wölfli du musée des Beaux Arts de Berne.

L’œuvre de cet homme hors du commun a passionné son psychiatre et quelques spécialistes de l’art moderne et contemporain, mais sa véritable reconnaissance artistique et esthétique, ainsi que sa visibilité au sein des institutions sont relativement récentes. Au fil des années et durant chaque jour de son existence, Adolf Wölfli ne cesse jamais de dessiner et de faire évoluer son épopée. Les motifs abstraits, les  formes géométriques, les figures, les portraits, les animaux et les objets  se multiplient  et se renouvellent obsessionnellement jusqu’à sa mort en 1930. Son œuvre est intensément riche et les milliers de pages qu’il a produit donnent à voir tant de détails que l’œil n’aura peut être jamais fini de les explorer.

 

Ecrit par Margault Lamoureux

 

 

 

 

 

 

 

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