Bruno Delord / Mare Nostra

Mon ami, ici, il n’y a pas de démarche, il n’y a ni début, ni fin, mais des moments où il fallait faire cette image, oui, celle–là, parce qu’on était là, avec son appareil photographique.

Du réel, on ne traduit jamais vraiment rien de façon absolument tangible ou univoque. Et tu projetteras bien, je le sais, ce que tu voudras, à la lecture de ces images.

La « mer » constitue, c’est vrai, un cas d’école. Surfacique d’apparence, tu ne verras jamais sa réelle profondeur. Réflective par nature, elle te sera au surplus ambigüe: en regardant la mer, tu ne verras jamais sa surface, mais le reflet d’autre chose. Eternellement instantanée, instantanément éternelle, elle te rendra floue la perception du temps. Multiforme dans toutes ses dimensions, elle te baladera, d’image en image.
Alors que reste–il ? Et bien! Le grand bonheur de nager dans l’illusion. Illusions du réel, des reflets, des changements, des symboles plaqués par nos esprits. Définitivement, la mer est trop grande pour qu’on la conçoive: nous en venons , elle nous entoure, elle est en nous et elle nous survivra. Alors ne tentons point de la toiser par la pensée, elle nous fatiguerait.
Non, mon ami, rends–toi à l’évidence, n’est–il pas déjà assez fantastique de pouvoir juste y nager ? Nager dans les images comme on nage dans la mer, arpenter gentiment ce monde qui nous a été donné. Tiens, pour t’en donner idée et clore ce texte déjà fort long (puisqu’il est tard, que je m’endors, tout comme toi et que ma plume se fait lourde), me vient le souvenir d’un livre qui m’avait beaucoup appris de cette façon que l’on peut avoir de se fondre : Bains de mers de Paul Morand. Voilà peut-être de quoi te réconcilier, comme il me réconciliait. Car enfin, le voilà notre travail d’humain: se réconcilier.

Bruno Delord

 

Les chars d’argent et de cuivre –
Les proues d’acier et d’argent – Battent l’écume, –
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande
Et les ornières immenses du reflux
Filent circulairement vers l’est,
Vers les piliers de la forêt,-
Vers les fûts de la jetée,
Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.

Arthur Rimbaud, Illuminations, 1895

L’infini. L’éternel. Le mouvement. Même si le titre de la série de Bruno Delord est un pied-de-nez à la formulation du Pater Noster renvoyant au divin le plus pur, et tente de le renverser, de le désacraliser; il n’en reste pas moins que la mer est, elle, le propre temoin d’une fascination rayonnante, et de facto sacrée. Elle construit cette fascination tout autant qu’elle se pose en un miroir perpétuel : celui des changements intempestifs de l’âme.

De l’océan comme de l’âme ne sortira jamais rien de bien rassurant pour l’homme qui se projette toujours dans un désir de stabilité, dans un désir de terre, car l’océan comme l’âme sont régis par deux ensembles de lois imbriqués qui ne dépendent que d’eux mêmes à divers moments du temps : la muabilité et l’immuabilité. De cette première antithèse naissent les prémices d’une composition de l’image que je veux ici évoquer.

La mer est certes un espace graphique, mais elle est également évocatrice d’une polysémie toujours plus expansive, toujours plus épaisse, toujours plus abyssale. Si les photographes affectionnent le sujet comme les peintres ou les écrivains, il faut bien avouer que la raison principale en est la source de créativité qu’il peut apporter : le reflux, l’écume, les reflexions de lumière, les teintes et le champ visuel épousant l’immensément grand jusqu’à une ligne d’horizon à portée de main, qui restera cependant hors d’atteinte par définition. L’esprit sensible l’aura entendu : c’est dans la conception résolument oxymorique du thème que s’épanouit toute la beauté de sa représentation.
C’est elle qui vient dévorer la terre mais pourtant s’en retire dans un tempo qui lui est propre.
C’est elle qui porte les bateaux sur le silence d’un calme plat puis bat leurs flancs jusqu’à la catastrophe.
C’est elle encore qui s’exprime de façon toujours plus épique des remous d’un orage léger au chaos de la tempête féroce, mais accorde aussi au soleil sur le déclin de s’étirer toujours plus loin, au point d’en incendier la scène toute entière.

Le voyage, l’exploration intérieure, la tentation de la traversée, le dépassement. De la fatalité sublime de Turner à l’exil de Thomas Mann ou de la vague crispée d’Hokusai à la lutte de Santiago chez Hemingway : on a cessé d’accorder une dimension initiatique méritée à cet espace infini pour mieux en soulever le questionnement réel.  L’eau des océans est un seuil contemplatif, et métaphoriquement qu’est ce qui appartient à l’écume et qu’est ce qui appartient aux fonds ? Ne trouvons-nous pas magnifique la surface par unique défiance pour ce qu’elle couvre ? La mer n’est-elle pas l’espace-limite qui appelle jusqu’à sa traversée même ?
Notre âme est l’égale de la mer et des représentations qu’on peut lui prêter. Elle est toute aussi antithétique, toute aussi intempérante, toute aussi muable, toute aussi immuable. Elle est l’espace de non-restriction par excellence.
Un psychanalyste et poète à ses heures perdues, Gaston Bachelard, a écrit dans un essai intitulé L’Eau et les Rêves (comme si le titre n’était pas assez évocateur) cette phrase qui éclairera mieux mon propos :

Il n’y a qu’en se tenant au bord de la surface irisée que nous connaîtrons le prix de profondeur.

Alors regardez, observez, contemplez. Ne vous voyez-vous pas ?

 

Écrit par Ugo J. Grillis

 

www.brunodelord.net

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