Cas de Conscience

Pătrașcu gère une vie de famille cadencée entre sa petite entreprise d’immatriculation de voitures et l’entraînement de son golden retriever pour les concours canins, une vie de père. Solide, rassurante comme lui.

Lorsqu’il est témoin d’une dispute entre un homme et une femme dans les escaliers de l’étage du dessous, il ne s’en mêle pas et passe son chemin: ce ne sont pas ses affaires. Lorsqu’il apprend plus tard dans la soirée que cette même jeune femme est retrouvée morte, il ne dit pas à la police avoir remarqué quoi que ce soit d’anormal: ce ne sont pas ses affaires.

Lorsque Vali, l’homme avec qui la victime s’était disputée, s’immisce petit à petit dans sa vie, étrangement, Pătrașcu ne le rejette pas: il n’a rien contre lui, chacun mène la vie qu’il veut, chacun ses affaires. Au contraire, il aide Vali à faire ses démarches pour l’immatriculation de sa voiture. Maintenant, Pătrașcu et Vali sont en affaire.

L’Etage du dessous, réalisé par Radu Muntean et en sélection officielle « Un certain Regard » à Cannes en 2015, pourrait raconter l’histoire d’un homme qui laisse une seconde chance à un autre homme. Une chance de choisir son destin. Parce ce qu’il ne se sent aucune légitimité de le juger, même pour un meurtre, Pătrașcu présume de son innocence. Mais tout ça n’est qu’une présomption que certains pourront avoir de l’histoire. Ce qu’il y de désarmant, c’est qu’on ne peut que présumer que le personnage principal agisse pour une raison particulière, mais que cette raison n’est jamais donnée. Il est difficile de saisir s’il s’agit d’une invitation de la part du réalisateur à l’application de la présomption d’innocence comme règle de conduite dans l’espace civil, ou s’il s’agit de dire tout autre chose. On ne sait pas pourquoi le personnage principal ment délibérément à la police, pourquoi il protège cet homme qui pourtant va lui pourrir la vie, et pourquoi il garde un tel contrôle de lui-même.

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C’est peut-être justement cette réaction égarante qui va guider Vali, le meurtrier présumé, vers Pătrașcu, et va le mener à pousser le bouchon toujours trop loin avec lui. Pas par machiavélisme, mais par pure angoisse. Le film parle d’une convention humaine dans une société, d’une loi qui est inscrite dans le fonctionnement de la cité et dans l’inconscient collectif, et qui pourrait sonner ainsi :

si un homme est témoin d’un meurtre alors il dénonce le meurtrier à la société pour que ses actes soient jugés.

Si je suis meurtrier, si je sais que quelqu’un m’a vu, je m’attends à ce que le témoin de mon meurtre me dénonce. Soit je le laisse faire, soit je l’élimine. Dans tous les cas il y a une issue. Mais s’il ne fait rien ? Va-t-il me dénoncer plus tard ? A-t-il peur de moi ? Se protège-t-il ?
Pătrașcu ne fait rien, ne dit rien et ne veut rien savoir. Il va jusqu’à accepter que Vali devienne son client pour lui prouver – entre les mots – qu’il n’est pas impliqué dans son histoire. Seul Vali sait ce qu’il a fait: il ne peut-être que son propre juge. Pătrașcu le laisse avec son cas de conscience. Et ce personnage du meurtrier présumé, qui n’est ni truand, ni psychopathe, simplement perdu par le comportement de Pătrașcu qui brise une loi humaine, même si elle allait à son encontre, se jette dans la gueule du loup comme pour provoquer Pătrașcu de façon à être dénoncé. Pour qu’une issue existe, pour que l’histoire suive son cours normal, pour que l’équation soit résolue.

Faut-il agir selon des lois qui ont fini par déterminer nos comportements ou est-ce qu’un individu peut choisir de les remettre en cause ? Doit-on aller dans le sens de la société si c’est également à l’encontre de la liberté d’un individu ? Si Pătrașcu ne se sent pas le droit de juger Vali, pourquoi retire-t-il ce droit à la justice ?

L’histoire laisse en suspend des questions qui mériteraient des réponses tant sa structure prend la forme d’un conte moraliste. Le film, comme Pătrașcu, ne choisit pas, ou choisit de ne pas agir. C’est ce qu’il y a de déconcertant, c’est même plutôt quelque chose de charmant par autant de nuance, et c’est en même temps décevant de ne pas avoir de proposition claire pour une solution à un problème fondamental.

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L’effet pernicieux de cette mise à distance est que l’intrigue et son action se dilatent au point de se perdre, ou presque, avant de les faire rejaillir à nouveau au sein du récit. Mais pour le cinéaste Radu Muntean, au contraire, la distance est nécessaire pour confronter le spectateur à la dynamique morale de l’histoire, inspirée d’un fait réel. “Il s’agît de donner quelques informations pour que le tout ressemble à un puzzle que le spectateur et le personnage vont reconstituer pièce par pièce”. Le spectateur est avec Pătrașcu, il n’en apprend jamais plus que lui, il fait face aux mêmes dilemmes et doit se débrouiller tout seul. Un dispositif immersif pour ne pas “montrer” ou “donner” toutes les clés et nous sortir de notre passivité face à l’histoire:

Il est important pour moi de placer le spectateur dans la même position difficile et inconfortable que celle dans laquelle le personnage se trouve.

http://cineuropa.org/vd.aspx?t=video&l=fr&did=291084

Alors nous restons constamment avec Pătrașcu, interprété par Teodor Corban, une gueule magnifique: bouclée, grise, pétante de rides et de sourires, une gueule mise en lumière avec une grande finesse, une simplicité et une incroyable vérité par Tudor Lucaciu, le directeur de la photographie. Son visage explose l’écran à chaque plan, sans fioriture, sans musique. Le spectateur n’a pas d’autre choix que d’être avec cet homme plein de non-dits, de semi-vérité, de secrets interdits et de questions sans réponses, au moins autant que ceux dans la salle. En fait des questions il n’y a que ça, mais peut-être que le film respecte un rythme, une tension, qui fait qu’on ne s’ennuie pas tant que ça devant ces absences de réponses, et que même on serait plutôt investit : on veut savoir et se confronter au problème. Si bien qu’une autre, de question, fait son petit chemin : est-ce que le réalisateur n’est pas en train de réussir son coup ?

Écrit par Pipil

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