Ennio Morricone / L’équilibre du trio

Ennio Morricone est l’un de ces compositeurs que l’on reconnaît dès les premières notes. En l’occurrence, trois suffisent.

Si vous écoutez l’intro d’Il Buono, Il Brutto, Il Cattivo, de L’Estasi Dell’oro ou d’Il Triello, vous remarquerez les trois notes en ABA, en aller-retour. C’est un cycle, une révolution au sens littéral. « Like clockwork » comme d’aucuns diraient… Et pour avoir eu la chance de l’entendre et de le voir à Bercy en février 2014, mon rédac’ chef m’a donné sa bénédiction pour que je vous expose ma vision du maître. Ecoutons l’un de ses airs les plus symboliques, composé pour le film Le Bon, le brute et le truand de Sergio Leone (1968) et dans sa version longue:  Il Triello.

Symbole de l’élégance à l’italienne, qui n’a rien de prétentieuse ni même de suffisante, Ennio Morricone transcende la boue humaine que lui sert l’homme pour recréer un prisme d’énergies incroyable!

Véritable trait de caractère du cinéma transalpin, cette esthétique alliant le lyrisme au burlesque noir constitue une représentation sans détour de la condition humaine. Or, une essence qui puise sa force et sa vitalité dans les bas-fonds populaires du misérable genre humain ne peut laisser indifférent. Elle résonne dans les tripes. Car ne vous trompez pas! Les vibrations intérieures que l’on ressent en écoutant Il Triello ne sont pas dues aux 135,3 décibels qu’un brave Jacky itinérant, bien installé au volant de sa Golf rabaissée, a l’altruisme de nous faire partager; mais bien aux différentes émotions au travers desquelles Morricone nous fait voyager. Sa musique illustre parfaitement les codes de la tragédie grecque et shakespearienne que Sergio Leone s’évertue à mettre en place dans ses épopées-westerns. Notamment en installant au centre un troisième larron, ce qui vient forcément étoffer la toile, bien plus complexe et intéressante ainsi.

« Agamemnon, Ajax, Hector, sont les archétypes des cow-boys d’hier: égocentriques, indépendants, héroïques, fripouilles… » – S. Leone –

Mais arrêtons-nous un instant sur ce qui lie principalement les deux artistes romains. Elevés ensembles sous les mamelles du fascisme, il n’est pas anodin de retrouver un souffle libertaire, voir anarchiste, dans l’œuvre des deux comparses. Car tournant très souvent l’absurdité de la marche du monde en dérision, Leone utilise notamment les staccatos – phrasés piqués où les notes sont exécutées avec des suspensions entre elles – de son ami pour exprimer les claquements hilares des squelettes de soldats, spectateurs macabres, du triel vénal. Dérisoirement grandiose, avouez-le.

Ici il n’y guère que les morts et le désert pour vous applaudir mon cher Tuco…

A l’image des retournements d’alliances et de rivalités entre les trois protagonistes, de la versatilité des apparences et de la fragilité des situations, Morricone multiplie les oscillations entre tension – à la fois douce et électrique – et ascensions lyriques. En maître d’architecture musicale, il habille ses structures d’arrangements brillants, pourvus d’une intelligence remarquable.

Conférant ainsi une opulence et un volume unique à ses airs, il contrebalance la tension et le suspense en y distillant des notes d’espoir et de lumière. Il mêle orchestre dit classique aux sonorités électriques des sixties. Il chevauche le lyrisme tragique de Sad Hill d’une trompette perçante et singulière, symbole d’un héroïsme dramatique: celui d’un homme, banal chasseur de prime, qui traverserait et survivrait au désert brûlant pour venir mourir dans la tombe d’un autre, pour une poignée de dollars. Le lyrique meurt et laisse s’échapper un cri, le désert, le silence. Morricone en fait ainsi une note à part entière, et donne au vide une couleur, celle de l’attente.

Ecrite dans sa quasi-totalité avant le début du tournage, la musique a permis à Sergio Leone ainsi qu’aux acteurs d’opérer avec l’intensité du moment: la justesse dans l’imperfection donne ainsi naissance à une authenticité frappante, belle et brutale.

A force on pourrait éventuellement se lasser de la sauce si caractéristique avec laquelle Ennio nous sert son Morricone. Le mec se reprend lui-même, distille les même astuces un peu partout. Mais voilà, elle est terriblement efficace cette sauce ! Et aucun autre cuistot ne vous la sert. D’ailleurs, est-ce qu’on se lasse des sonates de Jean Gabin, des fols coups de Van Gogh ou des « plagiats » de Tarantino? La générosité des artistes se paye mes enfants, elle n’est jamais gratuite.

Et c’est pour cette raison que cela fonctionne! Rien n’est jamais gratuit chez Ennio Morricone: la composition, les amorces et sorties des montées, les liens entre les différentes parties, tout est superbement réalisé. Car Ennio Morricone manie le contraste comme peu d’artistes savent le faire. Il le magnifie. A la manière de Dali ou de Caravage, il lie le chaud au froid, fait jaillir la lumière des ténèbres, créant ainsi un clair-obscur d’une richesse et d’une profondeur inouïe. Un écho incessant à la nature humaine. Faisant de ces va-et-vient un cocktail bien personnel, le maître nous indique que les extrêmes ne s’opposent pas fatalement, mais forment une énergie et une harmonie aussi bien essentielles qu’inhérentes à la vie. Un équilibre rendu parfait et magnifiquement représenté par le duel final à trois – amorcé dans le précédent opus Et pour quelques dollars de plus, dont il reprend d’ailleurs le thème du carillon en modifiant au passage, et de façon éblouissante, la fameuse Resa Dei Conti – qu‘Il Triello sublime avec brio au milieu d’un interminable amphithéâtre funèbre.

Photo Triello Cimetière MGZN

Il n’y a pas de beau héros, ni même d’absolu mauvais. Il n’y a que des hommes. La montée finale vous le chante en grand. Et magistralement. Le monde n’est pas binaire. Il s’équilibre tout seul, à trois.

Écrit par Adrien Di Bona

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