Entretien dans les veines des Psychotic Monks

Le groupe nord parisien vient tout juste de prendre la route pour leur première tournée dans toute la France. Les quatre potes d’enfance présentent un second E.P. sorti le 6 mars 2016, nommé « IV ».

Et puisque leur « Deficient & Dirty Psychedelic Rock » grondera le 22 mars à Paris dans la nouvelle salle du Supersonic, je me suis dit qu’on ne pouvait rêver meilleur timing pour vous les présenter.

Martin Bejuy (guitare, chant, lap steel), Clément Caillerez (batterie, chant), Arthur Dussaux (basse, guitare, chant) et son frangin Paul (claviers, basse, percussions) m’ont donc accueilli dans leur studio le 17 février dernier.

Soyons clairs direct. Le « hasard » de nos agendas respectifs a fait que nous nous rencontrions ce jour-là. La veille, je me trouvais à l’Olympia pour finir quelque chose avec les Eagles Of Death Metal. Un moment de pulsion de vie immense. The Psychotic Monks a également été le premier groupe que j’ai vu en concert une semaine après l’enfer du Bataclan.
Je vous laisse imaginer l’intensité d’une telle entrevue avec ces garçons, sensibles et profondément humains, qui partagent le même amour que j’éprouve pour le groupe californien.

Arthur: « L’Art est là pour nous sauver. »


Quatre voix sortent des profondeurs d’un monde menaçant, orageux. Quatre moines aux voix de loups, qui hurlent depuis leurs catacombes comme pour extraire ce qu’ils ont dans les veines.
Martin: « On avait déjà un concert avant même d’avoir un groupe officiellement »
Arthur: « Dès le début, on s’est mis dans une dynamique. On s’est pris un gros coup de pied au cul. Fallait y aller quoi! »
En découle un rock explosif et costaud bien que psychédélique. « Garage dans le son » mais pas tant que ça: à force de les observer, je trouve que les Monks le manient de mieux en mieux ce son, et lui donnent de la rondeur ainsi que de la consistance. Ils parviennent à trouver le bon équilibre et la justesse entre le pur Stoner – qui se résume souvent à un assemblage de riffs rébarbatifs – et de belles lignes mélodieuses, voir floydiennes.
Arthur: « Le déclic, musicalement, ç’a été de découvrir Queens Of The Stone Age et Black Rebel Motorcycle Club. »

Leurs influences, ils ne craignent pas d’y être trop associés. Ils le revendiquent presque.
Clément: « On découvre un groupe, on essaie retrouver le son, les trucs, les structures. On veut les étudier à fond, aller au bout des choses! Petit à petit on trouve une marque de fabrique, des choses auxquelles on se raccroche et qui nous parlent. »
Ils assument totalement le fait de se laisser aller en fonction de ce qu’ils écoutent sur le moment. D’ailleurs, entre deux bouchons de rhum qui sautent, ils me parlent de Ty Segall.
Arthur: « On n’est pas des inventeurs musicaux. On est juste des mecs qui s’imprègnent des trucs qu’ils aiment et puis on les rend aux gens d’une manière ou d’une autre. Dans le rock aujourd’hui, l’invention ne se fait pas au niveau de la musique mais au niveau de la démarche ou de la posture que tu vas avoir en tant qu’être humain. »
Humilité? Lucidité? Manque d’ambition ou de créativité? Je pencherai franchement pour la lucidité. Les gars ont l’air d’avoir fait le tour de la question… plus d’une fois. Et la créativité, je peux vous assurer qu’ils n’en manquent pas!
Clément: « Mais le Rock’n’Roll part de ça, de revendications personnelles… avant d’être de la musique. C’est la manière de ressentir les choses qui fait la différence. Si tu ne copies pas et que tu mets exactement ce que toit tu ressens, t’as beau choper des plans que t’adores, tu vas les chier différemment. »

Tiens, tiens… Le Rock serait-il un héritage?
Dans le Blues, la Country, le Rock’n’Roll « classique », c’est bien une tradition de reprendre les plans qui marchent, qui sonnent terrible et efficace! Les artistes qui ressortent le plus sont ceux qui, soit illustrent le mieux ce classicisme, soit qui y apposent une patte bien singulière, jusqu’à se retrouver précurseurs d’un nouvel embranchement musical. On pense à Led Zeppelin qui pillait les vieux bluesmen ou leurs contemporains rockers pour recréer un son phénoménal et unique. Qui serait assez taré pour ne pas leur en être reconnaissant?! Et les Rival Sons qui pillent à leur tour Led Zep comme on dessape une belle chienne ou une panthère!

En fait, je m’aperçois que je rencontre quatre garçons à poil, sans ego aucun. Comme s’il leur avait été enlevé puis détruit il y a bien longtemps et qu’ils s’étaient rassemblés pour se recréer tous les quatre, ensemble.
Clément: « C’est vraiment quelque chose qu’on veut défendre aussi: quatre personnes égales, offrir une masse à regarder sur scène. »
A noter que les Monks jouent dans une obscurité assez intense en live, au point de ne quasiment pas discerner leurs visages. Et à ceux que ça dérangerait et pour qui le Rock se joue normalement avec un leader, on peut rétorquer que ce qui est formidable avec le Rock, c’est qu’il n’y pas de norme. La norme tue l’identité, ni plus, ni moins.

Depuis sa formation en 2012, le groupe était un power trio. Mais puisqu’il était « arrivé à son paroxysme à trois », me dit Martin; et puisque le travail effectué en studio pour leur premier E.P. « Faces To » leur avait mis la puce à l’oreille, l’évolution fut naturelle à l’été 2015. Paul se chauffant par ailleurs dans les starting-blocks depuis un bon moment déjà, son intégration était plus qu’une évidence. Son jeu aux claviers, notamment au Moog, est venu rajouter l’épaisseur et le liant qui manquait auparavant. Et ça se sent. Autant sur scène que sur le nouvel E.P. que leur ami Henri d’Armancourt a enregistré et mixé. Toujours une histoire de famille…

Arthur: « IV, ça symbolise le fait que nous sommes quatre désormais. »
C’est également les initiales d’In Veins, un morceau qui représente tout ce que le groupe veut dire à travers les six titres de l’album.
Clément: « Pour cet E.P., on a écrit chacun une petite histoire où l’on crée un personnage qui vit, qui sert à exprimer ce qu’on éprouve, ce qu’on ressent. »
Arthur: « La musique est aussi quelque chose de narratif, qui nous permet de nous exprimer vraiment. On a besoin de sortir d’une manière poétique ce qu’on vit tous les jours. »

A la manière d’Echoes des Pink Floyd ou de l’album « Like Clockwork… » de Queens Of The Stone Age, IV me parvient, résonne comme une catabase des grandes épopées grecques. Véritable épreuve initiatique où l’on assiste à la descente du héros dans le monde souterrain, à la recherche d’âmes, de guérison ou de purification, d’une victoire sur la mort. On pense à Orphée, Ulysse, Héraclès…
Dans notre société, l’artiste pourrait être perçu comme le héros. Il est là pour nous extirper de nos limbes. Il parle à nos spectres, il nous les fait ressentir. Ce que The Psychotic Monks parviennent à réaliser, parce qu’ils le font d’abord pour eux. Finalement, le héros grec remonte des Enfers afin de rapporter aux hommes une vérité sur l’invisible.

Clément: « On fait de la musique parce qu’on n’a pas le choix. »

Leur vérité, c’est d’être « à l’écoute de soi, de ce qui se passe », me dit Arthur.
Et puisque je les suis depuis un moment désormais, que je les vois grandir et évoluer à chaque concert, une chose commence à m’intriguer. Je sens une grande fragilité sur scène, comme si chacun d’eux était au bord du précipice, au bord de la rupture nerveuse. Mais ça ne lâche jamais. Pis encore, cette fragilité, elle les unit. Elle constitue leur essence, leur noyau dur. J’ai l’impression que c’est le fondement de leur univers et qu’elle crée une tension ou une adrénaline immense!
Arthur: « C’est parce que derrière on l’est vraiment, au bord de la rupture nerveuse. »
Paul: « Cette fragilité, elle est en nous. »
Arthur: « On ne fait pas un show, on cherche juste à se foutre à poil. Montrer qui on est et comment on ressent les choses, le transmettre… D’ailleurs, à chaque fois que j’ai été impressionné par un artiste, c’est lorsque j’ai vu sa fragilité. Un mec infaillible, c’est un mec qui met une énorme distance avec toi, qui t’écrase. Alors que l’être humain est fragile. On l’est tous. L’Art est là pour nous sauver… J’ai déjà été sauvé par une musique, un film ou un livre, et donc je me rends compte du pouvoir que ça a. Et j’espère qu’un jour on aura la chance de pouvoir sauver quelqu’un avec notre musique. Je suis un peu extrémiste mais quand tu arrives dans ce monde, tu as deux choix: le suicide ou l’Art. La société est d’une consistance qui me recrache. Alors soit je me bourre la gueule tout le temps et c’est un peu plus facile, j’ai d’ailleurs cru un moment que c’était la solution; soit je trouve un équilibre et j’écris, je joue. » A cet instant, Arthur me parle de la passion camusienne.
Moi, il me fait penser au roman de Jean Giono Un Roi sans divertissement, ou à cette magnifique phrase du Procès de Kafka: « La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. »

Clément: « Avant de monter sur scène c’est ce qu’on se dit: ce soir on meurt les gars! »

Justement, il y a du dangereux et du menaçant dans la musique spectrale des Monks. La scène leur permet clairement d’exorciser leur obscurité, leur noirceur.
Arthur: « Cet aspect flippant et angoissant des choses, il est menaçant seulement si tu y mets de sens. Et si tu enlèves ce sens, tu fais comme Terry Gilliam dans Monty Python: tu rigoles. Et ça devient léger. »

Pas une parole, pas un regard au public. The Psychotic Monks quittent la scène comme ils sont venus. Ils semblent au plus profond de leur bulle, mais sans jamais se montrer mégalos ou arrogants, j’insiste sur ce point. Ils peuvent ainsi offrir au mieux leur univers et leur transe au public. Et ce dans une énergie incroyable! Trop rare de nos jours, lorsque bon nombre de musiciens se pavanent en alignant trois pauvres accords, souhaitant plaire à tout prix, et pour couronner le tout: en sous-chantant. Et rien que pour ça, je leur tire mon chapeau!
Arthur: « C’est une musique de gens qui n’aiment pas parler. »
Clément: « Ce n’est pas un show, on sait pas le faire. Et on n’a pas envie de le faire. C’est une démarche, c’est la notre, c’est ce qu’on ressent. »
Ne pas se trahir, ne pas se mentir. En fait les Monks ne cherchent qu’à communiquer avec leur propre code. Un codex différent, poétique, artistique, symbolique. Avec des ondes et une énergie presque animales, comme des loups qui hurlent pour charmer la Lune. Des loups des steppes…
Martin: « Quand tu mates un film et qu’il y a une scène incompréhensible, il n’y a pas de voix off qui t’explique. »

Arthur: « Faut juste être soi-même. »

Ça paraît tellement simple dit comme ça. A croire que ces gars ont déjà connu plusieurs vies! La vingtaine à peine entamée, ils m’apparaissent véritablement passionnés par l’Art de manière générale. Ils s’instruisent et s’imprègnent de tout ce qui les fait vibrer, ce à quoi ils s’identifient. Ils me parlent de Danny Elfman, d’Ennio Morricone, de Science-Fiction, des films noirs des années 50, de Lynch et de Kubrick qui transforment le malsain et l’angoissant en une force salvatrice.
Arthur: « Il y a un côté cinématographique dans nos esprits lorsqu’on fait cette musique. »
Et ils se servent visiblement de ça pour construire et remplir leurs sets. Cela leur permet de ne pas lâcher, ni de sortir de leur interprétation en restant accroché à leur personnage.

Je comprends mieux la raison pour laquelle The Psychotic Monks est un groupe avec trois chanteurs qui se relaient – celui qui trouve la ligne de voix s’occupe généralement d’écrire et de chanter le texte – .
Arthur: « Au début, on voulait presque impressionner les gens avec ces trois voix. On était dans une mauvaise démarche. Maintenant, par souci de sincérité, il y a un chanteur lead qui chante son morceau. Du coup, il y a moins de chœurs et d’harmonies vocales. On joue plus sur des personnages différents en fonction des morceaux. Et aujourd’hui, on essaie de ne pas se cantonner à un personnage par chanson, on peut aller plus loin là-dedans, pour qu’il y ait des choses qui se répondent dans les morceaux. »
Paul: « Casser les barrières du lead. »
Arthur: « En fait, on a été un peu ambitieux. On a voulu faire ça dès le début sans comprendre réellement ce que c’était qu’un morceau. Maintenant on peut réintégrer ça. »

Pour la suite, cela s’annonce sacrément prometteur et brillant.
Paul: « Depuis le travail sur cet E.P., on aperçoit les possibilités que cette formation à quatre peut apporter. Plusieurs formules sont envisageables: que ce soit une basse, un clavier, une guitare; ou une basse et deux guitares; ou la basse au Moog… J’arrive là-dedans et il y a des milliards de trucs à faire! »

Les Monks font preuve d’une maturité intrigante. Le calme et la profondeur qui émanent d’eux m’interpellent, me fascine même. Cela rejaillit fatalement dans leur musique. J’écoute leurs deux E.P., encore et encore… Et ce que j’en retiens le plus, c’est que cela m’apaise et me calme. A côté, il faut aller vite! Plus vite que le temps!! Toujours plus vite!!!
The Psychotic Monks, eux, font partie des artistes qui me procurent l’apaisement et le centrage dont j’ai besoin. Comme un shoot, un « après l’amour », un réveil en pleine nature.
D’ailleurs, IV se clos par Cold Words, avec un énorme riff, contrasté par un groove lent et chaleureux, et un final qui insuffle une force intérieure à celui qui se laisse porter par cette sensation de rêve fort agréable. Un songe déjà bien amorcé dans Wither Away, très chamanique. Pour aimer les Monks, il faut forcément aimer s’échapper, loin…

Lorsque je leur demande quels sont les rêves qui les portent eux, ils me répondent: « S’enfermer pendant six mois dans un manoir en Mongolie pour faire de la zik. »
Et toujours avec cette présence d’esprit pragmatique: « Arriver à garder cette honnêteté, ne pas dépendre de notre musique pour pouvoir bouffer… pour ne pas se perdre. »

Et bin putain, ne vous perdez pas alors!

https://www.youtube.com/user/ThePsychoticMonks
https://www.facebook.com/ThePsychoticMonks
https://soundcloud.com/psychotic-monks

Écrit par Adrien Di Bona

Crédit photo: © Christophe Crénel

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