La Peur au ventre

 Une balle dans le ventre ça fait pas un héros, ça fait une péritonite.

L.F Céline

Comme dans tous les films sur la guerre, il y a des lettres aux femmes, des blessés et des déserteurs, et puis des morts. Il y a aussi : de la poudre et du feu, du bruit et du sang, de la terre, des cris, des fous, de la fumée, des larmes de peur et des larmes de joie. « J’ai marché, le jour, la nuit, sans savoir où j’allais. J’ai eu faim, j’ai eu soif, j’ai eu froid, j’ai eu peur » entonne Gabriel, le personnage principal. C’est un film qui dit : comme dans toutes les guerres on part la fleur au fusil ou on est fusillé. On a le droit d’avoir peur seulement quand on est blessé (et encore), quand on est mort si ça se peut, mais sûrement pas avant.

Inspiré du roman éponyme de Gabriel Chevalier, l’auteur prévenait dans la préface de son roman lors de sa réédition en 1951 :

On enseignait dans ma jeunesse — lorsque nous étions au front — que la guerre était moralisatrice, purificatrice et rédemptrice. On a vu quels prolongements ont eu ces turlutaines: mercantis, trafiquants, marché noir, délations, trahisons, fusillades, tortures, tuberculose, typhus, terreur, sadisme et famine. De l’héroïsme, d’accord. Mais la petite, l’exceptionnelle proportion d’héroïsme ne rachète pas l’immensité du mal. D’ailleurs peu d’êtres sont taillés pour le véritable héroïsme. Ayons la loyauté d’en convenir, nous qui sommes revenus.

Prix Jean Vigo 2015 – qui « distingue un réalisateur français pour l’indépendance de son esprit et la qualité de sa réalisation » – le film de Damien Odoul représente ce point de vue au cœur du conflit, d’hommes dont l’esprit a été martelé de discours sur l’héroïsme et la patrie et dont chaque comportement en découle : les personnages finissent morts, fous ou mutilés. La lutte qui a lieu se dirige aussi bien contre un ennemi invisible que contre des concepts qui n’ont plus cour dans cette guerre : lâcheté, courage, devoir… Il n’y a pas de héros vivant, il n’y a que des rescapés miraculeux. Les protagonistes sont perdus dans une guerre dont les enjeux leurs échappent dès le premier pas dans les tranchées. Pourquoi sont-ils là ? Cette question que se posent les personnages en eux-mêmes, est celle aussi des artistes de toute époque bouleversée par ce conflit, comme Otto Dix, dont les dessins et gravures ont inspiré le réalisateur.

Une autre question que pose le film est celle de la représentation de la guerre. La guerre de Syrie, celle de Kobané dont les combattants « construisent de petites tranchées et bricolent eux-mêmes leurs armes », était la référence, indique Damien Odoul. Comme dans toutes les guerres il y a un peu d’horreur, mais dans celle de 14-18 il y en a eu beaucoup, peut-être un peu plus que dans les précédentes.

En tout cas il y a des choses nouvelles, des choses auxquelles on ne s’attendait pas, c’est peut-être Ça qui fait la peur.

Le réalisateur met en scène cette nouveauté dans la guerre : la transfiguration du paysage comme l’homme n’en avait pas encore connu : la disparition des reliefs, la disparition des forêts, la disparition de la matière. Les personnages s’enterrent, rampent, piétinent, évoluent entre le désert aride des combats d’hier, ce terrain conquis qu’ils laissent derrière eux, abandonné en paysage lunaire, vaguement relié au front par des chemins qui ne mènent en réalité nulle part et qui le parsèment comme des veines asséchées.

Capture d’écran 2015-10-13 à 15.51.15

…et le front : jamais tout à fait le jour, jamais tout à fait la nuit : soit le brouillard obscurcit tout, soit c’est le feu qui illumine tout. Les personnages tentent d’exister dans la vague qui déferle : tout autour d’eux est soit un ami, soit un ennemi, soit de la terre. Plus la guerre avance, plus le sol qu’ils foulent gagne en composition charnelle, additionne les strates de cadavres : de chevaux, peut-être de vaches aussi, et surtout d’hommes héroïques, d’hommes déserteurs, d’hommes qui n’avaient rien demandé à personne, donc d’hommes qui avaient peur parce que c’est la « seule occupation qui compte » comme le dit le protagoniste de cette histoire. Le réalisateur est allé jusqu’à découper lui- même le cadavre des chevaux pour composer le décor du front.

Capture d’écran 2015-10-13 à 15.51.35

 Je vois le film comme un ventre humain, un ensemble avec des organes plus ou moins sains et détraqués. Je l’ai imaginé, sur le papier, comme un grand labyrinthe avec ses boyaux, ses tranchées, ses veines. En effet j’ai fait un film viscéral. Tout le décor est un ventre.

Damien Odoul, dont Bernard Payen décrit ses personnages « mus par une énergie insoupçonnée, l’énergie de la dernière chance » dans le portrait qu’il lui consacre, est poète, artiste contemporain et réalisateur. Parmi ses films les plus connus : Le Souffle, Grand prix du jury à la Mostra de Venise de 2001.

« Petites épiphanies », un portrait de Damien Odoul par Bernard Payen.

C’est un cinéma de l’emporte-pièce, sans fioritures, allant immédiatement à l’essentiel, un cinéma en prise de risque permanent, qui aime les contrastes, parlant sans cesse de la mort comme on parle de la vie.

Bernard Payen

Comme la force centrifuge d’une tornade arrache les membres d’un homme qui y est absorbé, le film montre ce tourbillon qui finit par détacher petit à petit les liens qui existaient entre les choses : celui qui unissait la volonté de faire la guerre et le fait d’être libre, celui qui joignait la pensée à la sanité, celui qui attachait les intestins au ventre des hommes et puis celui qui tenait les ennemis au bout d’une arme, et les amis à son autre bout. Dans l’oeil de ce cyclone, dans lequel plus rien ne peut nous surprendre, Damien Odoul fait naître la poésie, sa voie d’expression première. Gabriel, comme pour essayer de recoller les choses entre elles désormais si distantes, récite à lui- même et à la femme qu’il aime, ce qui existe encore en lui :

1, 2, 3, 4, 5 braises dans mon cœur, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 braises dans le brasier du monde (…) Je suis 22 Terres, je suis 25 Soleils

Comment entendre ces vers ? Que compte-il ? Les secondes qui passent où il est encore en vie ? De quel rythme émane ces mots ? A-t-on seulement conscience de ce qu’on exprime lorsqu’on passe son temps à errer, puis foncer, puis errer, puis foncer ? A quoi se raccroche-t-on quand plus rien de tangible n’existe ? C’est peut-être en tout cas une des questions à laquelle le film essaye de répondre : trouver un rythme dans le chaos de la guerre. Lorsqu’il n’y a plus ni temps ni espace, peut-être que la seule chose qui nous reste c’est ce comptage dans l’instant présent en attendant que tout s’arrête, pour un temps ou pour toujours. C’est vivre au rythme de la peur.

Écrit par Pipil

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