Les Planches Courbes, une approche des images poétiques

Un simple recueil peut-il déterminer la dynamique d’une vie ? La question est rhétorique dans mon cas puisque cet ensemble de poèmes d’Yves Bonnefoy m’a envoyé tout droit en études de Lettres, déconfit de ne pas pouvoir l’appréhender correctement à la première approche et de me trouver résolument face à un monument silencieux.

Car je n’avais ni la culture littéraire, ni les clés stylistiques et, surtout, ni la maturité pour pouvoir ne serait-ce qu’en gratter la surface. Je me suis alors toujours dit que je relirais ce recueil au terme de mes années de débauche estudiantine. Les Planches Courbes fait partie de ce genre de livre très mince, qui ne fait pas peur quand on l’a dans la main, tout simplement car on ne saurait peser la densité, les interlignes et le poids réel d’une image poétique. Hermétique. Voilà quel mot me semblait le mieux définir ce recueil datant de 2001. J’étais résigné.

Loin de vouloir ici faire un mémoire ou commentaire littéraire de l’oeuvre, ce papier aura pour seul et unique but de sensibiliser aux images et de proposer une approche de la poésie en prose propre à cet auteur. Pas d’érudition, pas de sur-interprétation vaseuse et pas d’hermétisme philosophique. Penchons nous simplement sur des motifs, des thèmes, des images… et une écriture qui n’a nulle autre pareille.

Afin de comprendre ce qui va suivre, il conviendrait tout d’abord de dé-mystifier le titre du recueil. Les Planches Courbes font évidemment référence à un bateau, et induisent un voyage, plus exactement une traversée, ce qui est suggéré par la progression des sections du récueil. Aussi, le chapitre initial « La pluie d’été » conduit à «  la pluie sur le ravin », un espace donc à dépasser afin de rejoindre l’autre côté du gouffre, puis « à même rive » provoque « la voix lointaine » qu’il faut aller chercher sur la rive opposée. La traversée entière symbolique du livre a elle-même pour visée de rejoindre « la maison natale », dernière section du recueil sur laquelle on reviendra amplement, mais comportant un obstacle épousé par le titre de l’avant dernière section « dans le leurre des mots ». Celle là constitue le noeud central de la réflexion poétique de Bonnefoy, le lecteur averti y retrouvera une comparaison aux epreuves maritimes encourues par l’ami Ulysse dans L’Odyssée d’Homère (** et notamment celle où il n’est pas loin de se faire complètement griller par les sirènes, qui elles aussi, cherchent à leurrer le roi d’Ithaque avec leur chant.). On sait donc maintenant que l’auteur nous propose un voyage métaphorique, rappelant par exemple, et l’auteur ne s’est jamais caché de reprendre cet héritage,  L’Invitation au Voyage  de Charles Baudelaire. D’un espace à un autre, d’une langue de terre à une autre terre, d’une rive à une autre rive, Bonnefoy se prête un rôle de passeur, tel Charon sur le fleuve Achéron, permettant au lecteur de finir son errance et enfin entamer une traversée avec lui sur l’autre rive, de rejoindre « la maison natale », l’état d’innocence, l’état de pureté, l’état premier.

Pour avancer, il faut se souvenir. Pour ériger un véritable chant poétique, il faut commencer par balbutier. C’est la clé de voûte de la première partie du recueil qui convoque des images fortes et une certaine nostalgie issue du courant romantique. Le motif de la pierre revient sans cesse et doit être placé en comparaison avec l’idée même de reminiscence. Beaucoup de poèmes de la première section se nomment « Une Pierre », « une » et pas « la », une mémoire parmi d’autres.

Un souvenir a beau être évasif et toujours légèrement fuyant, il n’en reste pas moins gravé dans la roche car il a un poids dans notre construction personnelle, et se trouve enclenché par une sensation (rappelez vous de la Madeleine de Proust). Le souvenir est, pour Bonnefoy, minéral, et une pluie d’été qui effleure au moins quatre des cinq sens est plus qu’à même de reveiller ce minéral, de le convoquer. Le lexique de la nature et de la création vient par ailleurs contre-balancer totalement cette froideur de la pierre, et donc du souvenir.

une-pierre-1Ces ressouvenances comportent toutes des éléments du passé qui sont chargés et menaçants, inexorablement mêlés à un meilleur lendemain, un horizon pour ainsi dire complètement dégagé, tel les rayons du soleil perçant par force une couverture trop épaisse de nuages. Finir l’errance. La jauge oscille entre souvenirs sombres, difficiles et la volonté puissante de dépasser cette noirceur, la volonté puissante de traverser vers l’autre rive, de rejoindre la maison natale.

une-pierre-2Remettre en question ses souvenirs afin d’interpréter le passé différemment et enfin aspirer à l’autre rive, construire de plus solides charpentes de la ruine, réunir toutes les cendres pour les embraser de nouveau. Bonnefoy associe l’appauvrissement du langage passé et son élan de fabrication renouvelé. Remodeler l’informe par nécessité.

une-pierre-3Un regard uniquement rétrospectif ne saurait constituer une recherche de fond, une reconstruction achevée. Le ravin est bien présent au delà des souvenirs, et la pluie d’été tombe maintenant pleinement sur ce dernier, appelant le poète et le lecteur à se rendre compte que quelque chose ne va pas, qu’il doit avancer, avant que tout perde saveur et couleur, avant que le passé prenne le pas sur un désir d’avenir.

iii-ravinCes pierres sont maintenant percées, faiblement, mais sûrement, par cette voix lointaine qui captive le poète (et le menace tout autant) toujours assis au bord du ravin, « au bord du monde » même pour reprendre la formule d’Haruki Murakami. Ce son appelle Bonnefoy comme le lecteur, au moment où l’errance sur la rive a atteint son paroxysme. La maison natale est déjà suggérée.

i-la-voixLa voix lointaine appelle des réponses, en ne posant que les bonnes questions, mais suffit très largement à voir le doute s’immiscer tout autant que la nécessité de franchir le ravin.

v-la-voixElle se rapproche, se rapproche, se rapproche, mais reste toujours aussi insaisissable, éternellement évanescente. Du bruit vient le son, puis du son vient le chant. Le lecteur commence à comprendre que cette instance brumeuse n’est autre que le langage poétique, du moins pour Bonnefoy, car elle est protéiforme par définition. La voix attirant la barque sur laquelle nous sommes avec le poète ne doit pas s’arrêter de chanter, pour que ne pas que l’on dévie de notre trajectoire, rendue désormais de plus en plus sûre.  Elle est l’unique vecteur capable d’assurer notre traversée, cette voix intérieure, elle doit perdurer.

vii-la-voixLes derniers résidus de questionnement conflictuels laissent bientôt apparaître une confiance flamboyante dans cette voix qui s’est révélée être de moins en moins lointaine; proche même. Toute descente aux Enfers demande un effort, proche de l’excès de zèle, pour pouvoir en aborder la partie la plus difficile. Celle ci s’apprête à arriver dans « le leurre des mots », il faut donc que poète et lecteur soient conscients des obstacles déjà vécus et de la route déjà parcourue depuis le début du voyage. Tout remettre en question une ultime fois, recommencer le processus à la lumière de ce qui a déjà été acquis, arpenter la partie la plus difficile du chemin l’esprit affûté.

XI La voix.png« le leurre des mots » est un chef d’oeuvre de construction poétique. Si les différents poèmes des sections précédentes étaient courts et éparpillés (nous avons déjà vu pourquoi), le lecteur se retrouve cette fois confronté à un flot ininterrompu de langage, dont la première partie s’appuie sur le personnage d’Ulysse, s’arrêtant pour se reposer sur une île où les eaux du hasard l’ont conduit. Le héros s’endort et songe, est tenté de rester se reposer sur cette île, mais sait pourtant qu’il doit se réveiller et repartir car sa quête d’Ithaque n’est pas terminée.

le-leurre-iLe doute remonte, la voix s’affadit, le poète est maintenant seul, retenu sur une île, des îles, qu’il doit quitter à tout prix pour se remettre à chercher activement la poésie et ainsi ne pas perdre son chemin. La nuit porte une dissonance profonde, plus rien ne va.

le-leurre-i2

Le poète sait maintenant exactement quelle est cette voix qui était si lointaine et pour laquelle il s’est endormi sur les planches courbes. La poésie l’appelle, l’oblige à renouveler sa forme pour qu’elle même ne soit pas perdue, pour qu’elle soit définitivement tirée de l’appauvrissement et du mépris. Bonnefoy, songeur, a entrevu que le véritable problème qui l’empêchait de repartir était de réussir à concilier le langage poétique avec le réel. Le mot et l’image. La lettre et l’esprit. Il a été leurré, mais comprend à présent avec lucidité.

Le leurre 2.pngLa maison natale est finalement atteinte. A demi-autobriographiques, les souvenirs évoqués sont bien plus précis et diffus que dans les premières sections du recueil, les textes plus riches. Le langage semble être revenu, le bruit s’étend, redevient son, prend les atours du chant. On y retrouve les mêmes motifs : la pluie, l’eau, les minéraux. Le poète revisite ses souvenirs d’enfance, l’état de pureté de la maison natale, avant même que les mots aient du sens, maintenant métamorphosés sous le sceau d’une poésie en perfectionnement. Certaines réminiscences sont encore douloureuses, lourdes, vue à travers les yeux de l’enfant apeuré et de l’adulte marqué par ces images au fer rouge. La figure parentale est bien évidemment évoquée, inscrite comme mortier de la construction de cette maison mentale.

maison nat 1.pngTel Ulysse qui, quand il revient enfin à Ithaque, ne songe finalement qu’à repartir, Bonnefoy quitte la maison natale et reprend son voyage. Il a tout perdu en route pour acquérir bien plus, et on ne saurait penser que la mer ne s’étend pas, grande et belle, au délà de deux simples rives. L’écume reparaît, les planches courbes le rappellent à l’ordre, il doit maintenant construire mieux, instruire mieux.

maison nat 3.png

Ainsi je finis l’étude menée de cette partie poétique du recueil Les Planches Courbes. Si pour Bonnefoy, la voix lointaine et les rivages sont ceux d’un langage poétique à retrouver, à remodeler, à sublimer, la vérité est du moins plus que protéiforme.

Cette traversée, ces rivages du passé, du présent et de l’avenir, nous l’expérimentons tous, à différents moments de notre vie. La quête qui est celle ici de la poésie ne saurait se borner à être une fin en soi, mais doit appeler à réfléchir sur ce qui constitue notre propre pluie d’été, notre propre ravin, notre propre maison natale. Le message livré par Yves Bonnefoy est flamboyant, il admet les faiblesses de l’esprit mais sa capacité à toujours s’élancer pour aller chercher un dépassement. Les pierres sont immuables mais doivent être le ciment d’une construction toujours plus juste de nous-mêmes. Cesser de se contenter de ce qui a déjà été acquis et se lancer dans une quête perpétuelle du beau, du mieux encore : voilà quel doit être l’enseignement à tirer du recueil. Nous sommes tous endormis sur des planches courbes, il n’appartient qu’à nous de partir, encore et toujours, vers de meilleurs rivages.

Écrit + Photo de couverture par Ugo J. Grillis

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