Quand le musique commence / Birdman OST

C’est l’idée que tout n’est jamais que la répétition d’un moment de grâce ultime. On répète inlassablement les mêmes gammes et les mêmes morceaux, on s’échauffe pour être prêt, pour ne pas se faire surprendre, avec toujours en tête ce rêve à atteindre.

Et tout ceci dure, et plus le moment approche plus on est chauds, prêts, mais plus le temps est long. On ne se lasse jamais d’être au plus près de la jouissance, de l’image que l’on s’en fait et de toutes les attentes qu’on y met. Ceux qui sont déjà montés sur scène sauront vous parler du trac. On a rarement l’occasion de goûter à un moment aussi fort de l’existence.

La bande originale de Birdman est un étirement sans fin de cette sensation. Où l’on est à la fois excités et terrifiés, où les idées vont trop vite dans la tête, où on se rappelle de tout, tout d’un coup : tout ce qu’on va dire, tout ce qu’on va faire et tout ce qu’on ne doit pas faire… on vendrait notre âme au diable pour ne pas oublier une virgule. On a jamais eu aussi peur de rater, on a envie de tout foutre en l’air juste pour se marrer ou pour vraiment tout arrêter, tout quitter. On ne sait plus vraiment où on est, on sait juste que ça va se passer dans quelques instants derrière le rideau. Peut- être qu’on va se tromper, peut-être qu’on croisera le regard d’un spectateur et peut-être qu’on va mourir… Ou peut-être qu’on va nous sauter dessus pour nous faire l’amour tellement on le mérite, tellement on est incroyable et talentueux et que ce sera le début d’une vie enfin sans souffrance, aimé de tous. On ne sait pas. Et le dernier effort consiste à ne plus y penser et à ressentir la scène, sa vibration, sa lumière et la respiration de la salle.

La performance d’Antonio Sanchez est la transcription de cet incertitude où tout peut être. Elle fait écho aux roulements de tambours avant le grand saut dans le vide du trapéziste, au-dessus de la piste de cirque. Il n’y a qu’un seul instrument mais c’est orchestral. Parfois il y a des ébauches de rythmes, des phrases, des élans qui s’imposent : et puis non, il nous emmène ailleurs. Les tempos sont mêlés, brisés, raccordés, et ce merveilleux chaos maitrisé concourt à créer l’ambiance du film. On est transportés d’une scène à l’autre et d’une énergie à l’autre. Et c’est ce qu’il y a de plus jouissif : on ne sait pas où on va.

 J’aime que la musique fasse sortir l’image de l’écran, mais elle doit trouver un équilibre difficile, être présente quand c’est nécessaire et se montrer discrète, réservée, quand il faut  (1)

argumente Antonio Sanchez sur le rôle de la musique de film. Un équilibre qui est aussi remis en question dans la dimension du personnage de Riggan Thomson, interprété par Michael Keaton, funambule, dont la personnalité oscille entre deux visages et deux voix.

Le compositeur, batteur de jazz mexicain au jeu libre et précis, a travaillé avec Pat Metheny, Chick Corea, Michael Brecker et Avishai Cohen, entre autres.

 

Un premier enregistrement d’improvisations à partir des scènes que le réalisateur, Alejandro Gonzalez Inarritu, venait lui décrire lors du tournage lui a laissé une grande liberté d’expression, enregistrement qu’il a repris dès le premier montage pour réorienter et affiner la composition et le « son » à proprement parler de son instrument : la batterie à été désaccordée et des fûts et cymbales vintage ont été ajoutés. Une composition allant dans le sens inverse de la production traditionnelle : pas de thèmes mélodiques ou rythmiques pour chaque personnage, au contraire, une partition « très relâchée, organique, qui vienne des tripes, qui soit viscérale et jazzy »(2) selon le réalisateur. Une volonté d’aller à contre courant et de surprendre le spectateur qui ne s’arrête pas là.

Car il se pose une autre question : d’où vient la bande sonore ? Est-elle dans la scène ? Ou bien est-elle là pour nous, composée pour le montage du film ? Des notions simples qui interrogent le spectateur lorsqu’il regarde un film, mais des notions vite élucidées parce que notre « cinéma quotidien » remet rarement la nature de la musique en question. Soit la musique est dans le film, soit c’est la musique du film. La bande originale de Birdman joue avec les sources musicales. La spatialisation de la musique lorsque Michael Keaton passe d’un décor à l’autre perd le spectateur sur l’origine et la nature de cette bande sonore. Au détour d’une rue, il jette une pièce à un batteur dont le morceau qu’il est en train de jouer avait commencé à quelques scènes de là… Plus tard une symphonie de Rachmaninov s’arrête net après qu’un passant l’ai agrippé par le bras. C’est comme si le personnage avait cette bande sonore dans la tête constamment et qu’il l’emmenait avec lui pour jouer de concert avec son existence. Acteur de son histoire, mais spectateur, à l’écoute, auditeur. C’est son flow, dans le sens où c’est ce qui le berce et le ballotte dans le fantasme de sa vie comme un navire sur la mer. Alejandro Gonzalez Inarritu nous raconte l’histoire de Riggan Thomson telle que dans la tête de Riggan Thomson.

En réponse à la composition d’Antonio Sanchez, la bande sonore compte Rachmaninov donc, mais également Malher, Tchaikovsky et John Adams qui rendent compte de l’autre côté du rideau : c’est l’instant de l’artifice, de la représentation théâtrale, mais aussi de la mise en scène du fantasme de Riggan Thomson. C’est un autre langage « sans fausse note » plein de clarté et d’émotions complexes qui rappelle le lyrisme, l’expressionnisme, les « effets » et « manières » des bandes-son de l’âge d’or hollywoodien, mais aussi celles, plus contemporaines, des films épiques et héroïques : puissantes, surchargées, appuyées… Des musiques qui sont « utilisées » par Riggan Thomson, lancées d’un geste, lâchées puis retenues, stoppées dans leur élan comme le fait Antonio Sanchez de ses rythmes. Comme si on répétait l’ouverture, on affine les derniers réglages : ce soir c’est la grande première. On veut que tout soit parfait. Ce soir tout s’accomplit.

Et quand on sera derrière le rideau, impatient, tout de peur et d’envie, on saura que le signal c’est la musique. Ça sera notre tour d’entrer sur scène. Quand la musique commence : le spectacle commence.


Rachmaninov : Symphony No.2 in E Minor, Op 27 – II Allegro Molto

Tchaikovsky :  Symphony No. 5 OP. 64 in E Minor: Andante Cantabile

Mahler : Ich bin der Welt abhanden gekommen – 

              Symphony No. 9 in D – 1st Movement Andante comodo

Ravel :  Passacaille 

Très Large

John Adams :  Prologue Chorus of Exiled Palestinians

Écrit par Pipil


(1):http://www.frenchtouch2.fr/2015/02/bo-geniale-de-birdman-entretien-avec-le.html

(2):http://www.vanityfair.com/hollywood/2014/11/birdman-score-antonio-sanchez

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