S.I Chtchoukine : l’art moderne en héritage

Jusqu’au 20 février 2017, si vous vous baladez du côté de la très chic Fondation Louis Vuitton à Paris, outre l’impressionnante architecture du lieu, vous serez interpelés par une file d’attente qui bientôt traversera tout le Bois du Boulogne. Mais ne faites pas demi tour, il y a une bonne raison, courrez-y !

Qu’est-ce qui vaut la peine de poireauter une heure (oui oui, quand même), me direz-vous ?

Et bien l’exposition hommage « Icônes de l’art moderne », qui rassemble et présente pour la première fois en Europe 130 chefs-d’œuvre ayant appartenu à un certain SeirgueÏ Ivanovitch Chtchoukine, oligarque moscovite richissime qui a su aimer et collectionner avant les autres ceux qui sont aujourd’hui les figures dominantes des avants gardes et de l’art moderne de la fin du XIXe siècle.
De Monet à Matisse en passant par Van Gogh, Cézanne, Gauguin, le Douanier Rousseau, Degas sans oublier Picasso et pour ne citer qu’eux : c’est un fabuleux voyage vers la création artistique si fertile au tournant du XXe siècle qui vous est proposé.

Mais S.I Chtchoukine, ce n’est pas que le collectionneur phare d’Henri Matisse, ni l’infaillible homme d’affaires ayant trouvé refuge à Paris suite à la Révolution communiste. Si l’on se penche sur son histoire personnelle comme sur celle de sa collection, c’est un homme incroyablement sensible, passionné de peinture et de dessin, dans tout ce qu’ils ont de beau et transcendant à offrir, tourné vers son époque et vers les renversements de pensée qu’elle a délivré à travers la création.

Selon Natalia Semenova, biographe en titre du célèbre collectionneur : « si Chtchoukine était né en Europe ou en Amérique, on lui aurait consacré des romans et des films, et un mot décrivant le phénomène Chtchoukine aurait été inventé. Mais c’est en Russie qu’il vivait et que survint la Révolution. »

Moscou, fin du XIXe siècle.

S.I Chtchoukine était à la tête d’une famille d’industriels ayant fait fortune dans le commerce du tissu, une famille qui bien qu’étant ultra bourgeoise, était tournée vers la culture européenne, encourageant ses enfants à étudier et découvrir le vieux continent sous toutes ses coutures, culturelles et artistiques. Et comme dans toutes les histoires de dynasties, ils ont tous la même passion, chez eux c’est l’art. Tandis que l’un de ses frères, Piotr, fut le fondateur du premier musée d’Antiquités russes et orientales, un autre, Dimitri, collectionnait les peintures de maîtres hollandais et flamands du XVIIe siècle, ou les français du XVIIIe siècle comme Watteau, Boucher, Fragonard… rien que ça.
C’est son frère Ivan, grand mondain installé à Paris, qui le fera entrer dans la vie artistique locale de plein pied et fera dans un premier temps l’intermédiaire pour son frère auprès de marchands, en visitant notamment les Salons et les galeries d’art. Bien avant Sergueï, Ivan était déjà client du célèbre  marchand d’art Ambroise Vollard. Et c’est en 1898 qu’il présentera à son frère le marchand Paul Durand-Ruel, à qui ce dernier achètera ses premières œuvres impressionnistes et post impressionnistes : Monet (11 toiles au total), Pissarro, Renoir, Degas ou encore Maurice Denis.
C’est ici le début d’une collection emblématique, où S.I Chtchoukine expérimente ses choix, aiguise son œil auprès du cercle impressionniste au niveau européen. Le critique d’art Alexandre Benois remarquait déjà en 1900 le flair du russe, et signalait dans la revue de Monde de l’art « Ne rêvons pas à ce qu’un tableau comme celui de Claude Monet soit acquis par Saint-Pétersbourg ou par Moscou (…) Un jour viendra où l’histoire toujours en retard sur la vie considérera de tels tableaux comme des chefs-d’œuvre classiques ».
Il avait pas tord cet Alexandre Benois… car plus que de simples « coups de cœur », ces acquisitions se sont inscrites dans une vraie démarche de collection, dont l’enjeu était non seulement de se faire plaisir en tant que passionné de peinture, mais aussi de donner une prospérité à ces courants artistiques. C’est chose faite quand on regarde l’historique des artistes en question…

La rencontre.

Alors qu’en Russie, en 1905, les bolcheviks font de Moscou le foyer de la Révolution, notre illustre collectionneur continue son incroyable épopée au cœur de l’essor artistique offert en Europe à cette époque. Avec tous les sens en éveil, il assiste au Salon des Indépendants d’avril 1906, où il découvrira et rencontrera le travail de celui qui deviendra son artiste fétiche : Henri Matisse. On sait qu’il est resté figé devant « Le bonheur de vivre », dont la composition entre dissonance des couleurs et flottaison des figures offre une scène de « paix absolue ». Alors qu’il venait de perdre l’un de ses fils à Moscou, ce tableau est alors apparu comme un sublime message de la vie… belle ou tragique, elle devait continuer.
Cependant, ce fut un autre collectionneur, un américain, qui acquît ce tableau ce jour là. Drôle de circonstance : S.I Chtchoukine qui s’est fait soufflé son premier tableau de Matisse par Leo Stein, la famille des Stein étant aujourd’hui mondialement reconnue pour sa collection d’art moderne.
S.I Chtchoukine s’est même rendu rue de Fleurus chez les Stein pour observer de nouveau la composition avant de débuter ses acquisitions auprès de l’artiste. Il reviendra vers Matisse seulement quelques mois plus tard, car il s’est d’abord intéressé à la période tahitienne de Gauguin. Avec ses couleurs exotiques et ses figures féminines singulières, il entreprît d’établir une « iconostase » (décor de cloison derrière l’autel dans les églises orthodoxes), avec un panel de panneaux de Gauguin pour son Palais Troubetskoï à Moscou, aujourd’hui visibles dans l’exposition de la Fondation Louis Vuitton.

Tomber sept fois, se relever huit.

Quand on regarde la vie de ce S.I Chtchoukine, il est triste de constater que le destin s’est particulièrement acharné sur lui, avec un lot de pertes familiales tragiques qui l’ont poussé à se retirer pendant de longs mois afin de réaliser un voyage au Proche Orient. Voyage qu’il relatera dans un journal et à travers lequel on décèle toute la sensibilité du bonhomme, ses témoignages montrent à la fois sa fragilité mais aussi la passion qui l’anime, passion démunie de toute ivresse du pouvoir ou intention de dominer, mais bien au service de la vie dans ce qu’elle a de plus beau et inattendu à offrir.
Un rêveur qui a réalisé ses rêves quoi, et qui les a entretenu même dans la douleur.
A son retour, il recontactera Matisse et entamera à ses côtés des années de « collaboration »  collectionneur / artiste, il acquerra 38 toiles au total.
Alors que S.I Chtchoukine avait déjà décidé de léguer sa collection à la ville de Moscou, il ouvrit dès 1908 son Palais Troubetskoï au public, qui pouvait dès lors découvrir sa galerie de peintures, et bientôt l’escalier où trônaient la « Danse » et la « Musique », célèbre commande passée auprès de Matisse en 1909 à Moscou.
En 1910, S.I Chtchoukine écrivait à l’artiste : « Je suis un peu maltraité à cause de vous. On dit que je fais tord à la Russie et à la jeunesse russe en achetant vos tableaux. Mais un jour j’espère vaincre… ».

S.I Chtchoukine avait raison de se faire du souci, alors que les oligarques ont fuit en Europe, leur fortune et biens qui n’avaient pas encore été confisqués avec eux, on se demande comment la collection de S.I  Chtchoukine a pu survivre à tant d’heures sombres dans l’Histoire du siècle dernier.
Suite à la nationalisation de sa collection en 1918, avec celle de la famille Morozov, tout aussi conséquente, on aurait pu penser ne jamais voir réapparaître ces chefs d’œuvres… Que nenni ! En 1919, est créé le Musée de la nouvelle peinture occidentale, qui rassemble les collections Chtchoukine et Morozov. Il s’agit là du premier musée d’art moderne au monde, en Russie !
Grosse frayeur des décennies plus tard quand Staline dissout les collections en 1948, avant de les transférer finalement aux Musée Pouchkine à Moscou et du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.

L’art en guerre et pour tous.

Notre illustre collectionneur a continué ses acquisitions jusqu’au moment où il n’a plus pu se le permettre, en exil à Paris avec sa famille, il a notamment dû rompre sa
« collaboration » avec Matisse, tout en gardant un œil sur la création en cours. Avant cela, il a quand même eu le temps de flairer le cubisme et d’acquérir près de 50 toiles de Picasso, dont la plupart auprès du marchand Daniel-Henri Kahnweiler. La figure de la femme, telle que dépeinte chez les cubistes, entrait en querelle avec la pudeur du collectionneur et l’impossibilité à l’époque de représenter le nu en société. Mais là encore, S.I Chtchoukine s’est battu et a vaincu, preuve en est des sublimes compostions de Picasso dans l’exposition de la Fondation Louis Vuitton.
Le collectionneur s’est par ailleurs tourné vers des artistes de sa propre contrée, qui eux aussi s’inspirait de l’art moderne français, comme Tatline, Machkov, Kontchalovski et Falk.

A travers toutes ses acquisitions, S.I Chtchoukine signe une collection à faire pâlir tout passionné d’art moderne et même certains musées. Et pourtant, c’est le portrait de l’homme que j’ai avant tout retenu : un homme qui s’est jeté dans l’aventure de cette collection non pas pour un statut social, mais pour l’amour de l’art, d’une famille, avec un certain goût du succès, mais surtout du partage et de la transmission. Être transporté par un tableau… pour aller vers un état de grâce, un plaisir serein démuni de toute matérialité.
C’est une mission accomplie pour ma part, car plus que de donner envie, ça fait plaisir ! Alors merci Monsieur Chtchoukine, merci aux Russes de l’époque qui ont eu la bonne idée de garder cette collection et merci à ceux qui ont conçu cette exposition, car plus que de donner envie, c’est bien de voir qu’on peut être tout puissant et mettre ses ressources au service d’une belle cause ; et c’est beau de voir qu’une fois de plus, malgré les terribles évènements que l’Histoire donne à voir, l’art triomphe toujours comme un témoignage esthétique des époques passées.

Écrit par Marie Pellicier

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