Sébastien Tixier / Mutations du Groënland

Entre contemplation de la nature et narrations humaines, Sébastien Tixier parvient à saisir la force de caractère de ce lieu et de ses habitants qui ont tout autant de prestance que les montagnes de glace au cœur desquelles ils vivent.

Au Groenland, « Allanngorpoq » signifie « se transformer ». En choisissant ce terme comme titre du livre illustrant son périple au Groenland, Sébastien Tixier questionne l’influence de la modernisation sur les paysages polaires et sur la vie de ses populations. C’est en effet une terre en pleine mutation que le photographe nous fait découvrir. Qui sont les peuples de ces blancs territoires lointains? Qui sont les habitants du grand nord et les Inuits du XXIe siècle? 

Ses photographies nous plongent au cœur d’un territoire de glace et dans la chaleur humaine des communautés Inuits. Une émotion profondément authentique émane des images. Les paysages presque abstraits à la blancheur étincelante, les portraits saisissants, les instants de vie capturés rendent compte avec humilité de la beauté mystérieuse de cette terre et de la force de caractère de son peuple.

 

grlqaqch0413-Untitled2

 

Né en 1980, Sébastien a aujourd’hui quitté sa Bourgogne natale et réside en région parisienne quand il ne parcourt pas le globe. Initié au goût de la photographie par son père dès son enfance, il est âgé de 25 ans lorsque cette passion se révèle véritablement à lui. Depuis 2008, sa production photographique s’est ainsi intensifiée, prenant plusieurs directions esthétiques et délivrant plusieurs points de vue. Certaines de ses premières séries comme Que reste-il de nos rêves ou Histoires de vies ordinaires sont teintées d’absurde et d’érotisme, rappelant avec délice le ton décalé et provocateur des surréalistes René Magritte ou Marcel Duchamp. Outre son exploration de l’imaginaire, l’invisible ou l’impalpable, Sébastien s’aventure au cœur des grands espaces sauvages et des territoires urbains en marge, comme l’île d’Hashima au Japon et plus récemment sur la mythique « terre verte ». Où qu’il se trouve, le regard du photographe se focalise sur l’histoire de l’humanité et à son évolution. Il se fait alors témoin des changements géographiques et sociaux de la vie contemporaine.

En 2013, Sébastien Tixier décide donc d’entreprendre un voyage d’un mois complet au Groenland. Il traverse le pays du 67° au 77° parallèle en passant par Ilulissat, Uummannaq, jusqu’à Qaanaaq, où il sera en immersion totale chez l’habitant. Sa fascination pour le «green land » prend ses racines dans ses souvenirs d’enfance et dans les histoires d’Inuits que lui racontait son père. Il imagine alors le Groenland comme un territoire pur et isolé, presque  immaculé. Une contrée brute ou la nature est toujours maîtresse des lieux, où les hommes vivent en rythme avec elle, selon des coutumes ancestrales bien différentes du mode de vie occidental.

« Quand je pensais à mon voyage à Qaanaaq, la « ville » la plus au nord et la plus isolée du Groenland au 77ème parallèle nord, je l’imaginais comme ma « retraite d’artiste ». Un endroit où je serais isolé et laissé dans mes pensées. Je me trompais complètement. Il ne s’est pas écoulé un seul jour où je fus seul. »

Les défis photographiques que relèvent les paysages et sa volonté d’éclaircir son regard concernant cette région du monde le poussent à quitter son mode de vie citadin pour s’immiscer au sein des communautés Inuits. Il découvre alors un univers en pleine mutation. Cette expérience singulière sera riche de rencontres, d’échanges et d’étonnantes découvertes bien éloignés de ses clichés d’enfance. A son retour, l’envie de partager ses expériences et sa vision de ce pays aboutit à la publication d’Allanngorpoq en décembre 2014. Les 60 photographies et les anecdotes choisies pour cet ouvrage confrontent les idées reçues sur ce pays avec des images reflétant la réalité actuelle.

« Quand j’étais sur le point de quitter la France pour le Groenland, je n’avais toujours pas de plan d’hébergement à Uummannaq deux jours avant mon départ. Ce n’est que quelques heures avant de partir que j’ai reçu un email disant: « Il y a la famille X qui devrait être OK pour t’accueillir. Par contre je ne connais pas leur adresse ». Me voila donc à 8h du matin, devant les rochers gelés sur lesquels se trouvent les maisons, au milieu des chiens, avec un petit bout de papier sur lequel j’avais écrit en langue Inuit « Je suis Sébastien Tixier, pouvez-vous m’amener chez la famille X? Merci beaucoup », en train d’essayer de trouver quelqu’un dans les rues. Moins de 30 minutes plus tard j’étais chez eux. »

Malgré ses repérages préalables, les aprioris s’effacent pour laisser place à la découverte. Le photographe arpente  les villes de l’aube au crépuscule, et entre deux prises de vues il dialogue avec les habitants. De ces rencontres et moments d’échanges résultent des images saisissantes qui révèlent la beauté de cette terre gelée ainsi que des histoires individuelles. Entre contemplation de la nature et narrations humaines, Sébastien Tixier parvient à saisir la force de caractère de ce lieu et de ses habitants qui ont tout autant de prestance que les montagnes de glace au cœur desquelles ils vivent.

Bien qu’il ait préparé son voyage en se renseignant sur la géographie, l’histoire et la politique du pays, Sébastien est surpris par les contrastes culturels qu’il découvre. La grande majorité des peuples du Groenland ont peu à peu délaissé leurs traditions liées à la chasse pour s’orienter vers des modes de vies plus contemporains, tournés vers le commerce et l’industrialisation. Ainsi, ses photographies et ses récits soulignent avec poésie les transformations géographiques et sociales qui s’opèrent au sein du pays.

Néanmoins, dans la ville isolée de Qaanaaq à l’extrême nord ouest, de nombreuses coutumes perdurent. Qaanaaq est l’un des derniers endroits du Groenland où la chasse traditionnelle se pratique toujours, le reste du pays et, particulièrement les villes industrialisées du sud, utilisent des techniques modernes destinées à une exploitation commerciale plus intense. Au sein de la majorité des cités du Groenland,  les motoneiges ont bien souvent remplacé les chiens de traineaux.

 

grlqaqch0413-Untitled11

 

Lors de son séjour à Qaanaaq,  les rapports privilégiés qu’établit le photographe avec la population lui permettent de s’immerger véritablement dans les coutumes locales.  Les liens de confiance créés avec la communauté ont engendré des opportunités extraordinaires pour Sébastien, comme celle d’accompagner des chasseurs au cours de leur expédition. Cette expérience hors du commun et les aventures vécues chaque jour ont peu à peu changé son regard sur cette terre et ses habitants.

« Ça fait deux jours qu’on a quitté Qaanaaq à bord de nos traîneaux. On a traversé la banquise et on a rejoint le bord de celle ci s’ouvrant dans la mer un peu plus tôt dans la journée. Le camp a été monté ici, à moins de 50m du bord de la banquise. La chasse à proprement parler n’a commencé qu’à la tombée de la nuit, il y a deux heures. Quand le bateau revient, il est entre minuit et une heure du matin. Les chasseurs sortent les prises du bateau et les glissent sur la glace. 4 phoques ont été tués, mais les chasseurs auraient aimé avoir des morses également. La plupart de la viande a déjà été coupée dans le bateau, celle qui reste le sera juste ensuite à même la banquise. Une fois partagés entre les chasseurs, les morceaux seront laissés dehors pendant la nuit, pendant laquelle ils se congèleront. Ici, au plus au nord du Groenland, alors que le reste entier de la population mondiale se situe plus au sud que ce point où nous nous trouvons, le contraste est grand entre cette chasse et d’autres villes occidentalisées du Groenland. Et pourtant, même ici on peut mesurer les mutations qui s’opèrent: les bateaux sont maintenant utilisés conjointement avec les traîneaux, les fusils avec les harpons, des tissus et matériaux modernes avec des pantalons en fourrure d’ours polaires. Ici, à presque une heure du matin, alors que le soleil est passé il y a peu sous la ligne d’horizon, il y encore juste encore assez de luminosité pour faire ces photos avec de la pellicule ISO 800. Pendant que je prends ces photos, j’espère que le résultat sera bon malgré les conditions, la faible vitesse de l’obturateur, le froid extrême qui nécessite de toujours garder les gants, la buée qui gèle instantanément sur le verre de visée et m’oblige à faire la mise au point au hasard, et la fatigue. Découvrir enfin ces images développées (et nettes!) a été un grand soulagement! Surtout car elles constituent des moments clés pour témoigner des changements de la société Groenlandaise Pour le livre, j’ai finalement gardé l’image #40, mais j’adore réellement le mouvement d’ensemble décomposé sur cette image. Le campement s’endormira vers 3 heures du matin, au milieu des craquements de la glace et des hurlements des chiens. »

 

grlqaqchs0413-Untitled611

 

Aux cotés des chasseurs, il parcourt des dizaines de kilomètres sur la banquise. Longtemps immobile sur le traineau, le photographe est en proie aux températures glaciales, chutant en dessous des -20°C. Immergé dans ces montagnes gelées, il observe les techniques de chasse, le savoir-faire des Inuits et l’inquiétante beauté du sang rouge qui se repend lentement sur la banquise. Les photographies de Sébastien Tixier rendent compte de tout autant de l’atmosphère hostile de ces lieux presque inhabités que de l’énigmatique richesse de cette nature fragile et silencieuse. De ces images émanent le souffle du changement, des murmures teintés de neige et au loin, les gémissements de la meute.

Sébastien Tixier saisit ces instants privilégiés avec un moyen format Mamiya RZ67. Ce type d’appareil argentique nécessite un temps de pose long et incite le photographe à prendre un moment de réflexion afin d’effectuer ses réglages. Avant de déclencher, il doit effectuer avec précision son cadrage et sa mise au point. Contrairement à un outil numérique, la technique argentique ne permet donc pas de « mitrailler ». Par ailleurs, les conditions climatiques extrêmes du grand nord représentent un autre défi pour Sébastien qui doit impérativement protéger son matériel des températures très froides et des changements atmosphériques. Le climat polaire associé à la fragilité des pellicules argentiques rendent le résultat des prises de vues incertain. Le photographe apporte ainsi une attention plus particulière à chaque détail technique et à la composition d’ensemble de chaque image.

Faisant face aux difficultés techniques, Sébastien Tixier est bien décidé à relever le défi photographique que représente la capture des paysages de cette région du monde. Il est présent à Qaanaaq au printemps et parvient subtilement à retranscrire cette lumière si particulière au Grand Nord.  A cette période de l’année, les nuits sont très courtes, ainsi un grand nombre d’images ont été prises entre 23h00 et 02h00 du matin. Pendant ce labs de temps, le soleil passe sous la ligne d’horizon et projette une lumière particulièrement intense.  Les silhouettes des montagnes de glace, des bâtiments et des maisons se découpent alors nettement sur les paysages aux couleurs pastel et chaque détail se révèle intensément sur le tirage argentique.

De ces expéditions « nocturnes » sur la banquise ou au cœur des villes naissent des photographies aux lumières intenses, riches de textures et de détails mais aussi d’instants de vie partagés. Sur certaines photographies, seule une immensité de blanc, parfois teintée de nuances bleus ou de tons gris apparaît. Le regard se perd entre terre et mer et l’espace se transforme. Le paysage se compose de masses, de formes et de lignes, il devient comme abstrait et impalpable. Sur d’autres clichés, les instants précieux, le regard et les sourires des habitants du Grand Nord réchauffe l’atmosphère. L’architecture des villes et les façades des maisons forment un éclat de couleur dans l’immensément blanc. Les fumées des cheminées s’élevant vers le ciel se fondent parfois dans le gris des icebergs puis dans les nuages à l’horizon.

 

10351009_10152737792070781_5701468725056132860_n

 

« 3 Avril: c’est mon 1er jour à Qaanaaq, la « ville » la plus au nord du Groenland. J’ai passé la journée entière à marcher à travers la ville, à comparer les différents endroits avec différentes lumières. Les jours sont longs à cette latitude, et quand le soleil finit par passer sous la ligne d’horizon il éclaire encore le ciel après 23h. Je décide de retourner devant l’église, et à presque minuit j’installe mon trépied, et je prends mon temps à attendre la lumière « parfaire » pour ce qui sera ma photo de l’église en bois rouge de Qaanaaq. »  (Allanngorpoq « anecdotes » #15)

 

grlilulss0313-Untitled1

 

 

grlumq0313-Untitled502

 

 

12313657_10153649206900781_389049264664948317_n.jpg

 

 « De retour à Ilulissat après Uummannaq, j’arpente les rues seul une nouvelle fois. Cette voiture bleue m’interpelle et j’aime le jeu des couleurs. A ce moment dans mon projet je commence à être plus en confiance avec les images que j’ai déjà prises, alors pour celle-ci je prends le temps de profiter pleinement de la vue. Je place le trépied et l’appareil Mamiya RZ en prenant mon temps, et je me rappelle avoir attendu ensuite quelques minutes avant de prendre la photo. Bien qu’il n’y ait pas de routes entre les villes au Groenland (uniquement des rues au sein des villes), les voitures deviennent plus présentes. A quelques mètres de là, dans mon dos, se trouve le cimetière de voitures d’Ilulissat… »  (Allanngorpoq « anecdotes » #11)

 

grlillst0413-img487 

 

grlkngrlsq0413-img319

 

Unissant photographie de reportage, de portrait et de paysage, Sébastien Tixier nous raconte l’histoire et les vies de ces hommes et femmes, évoluant entre tradition et modernité au cœur d’un territoire sauvage. Allanngorpoq a même reçu le premier prix de la catégorie  « Travel » du Fine Art Photography Awards. Cette série dévoile les effets des changements climatiques, les modifications de l’environnement et les profondes transformations de société ou les coutumes fondent comme les glaciers. Ces changements de toutes natures, radicaux et rapides, soulèvent des questions d’identité et divisent. Sébastien Tixier ne prétend pas apporter de réponse(s) à ces interrogations. Cependant, ses photographies permettent peut être de percevoir ou d’imaginer ce que l’avenir réserve à ce territoire si singulier et ses habitants.

Le photographe s’est récemment orienté vers des terres aux températures plus douces. Il travaille actuellement entre la région parisienne et la Chine où il nourrit de nouvelles idées. Ses projets lui permettent de quitter l’entre-soi du monde artistique pour s’immerger dans d’autres cultures et proposer des témoignages de vie. Au delà des défis esthétiques, de la beauté du paysage, des contrastes, c’est avant tout une aventure humaine que ses photographies racontent, une vision sociale percutante, un voyage surprenant qui fait fondre les clichés.

17499779_10155134100379197_1084037567_o.jpg

 

Écrit par Margault Lamoureux

 

http://www.sebtix.com/

http://www.sebtix.com/fr/publiallanngorpoq

https://www.facebook.com/SebastienTixierPhoto

http://www.liberation.fr/planete/2015/12/02/le-groenland-de-sebastien-tixier_1417674

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s