Un livre sur le chemin EP. 1

Attention, balayeur… J’ai vu avec quel soin tu mets de côté tout ce qui peut avoir encore quelque valeur. As-tu déjà rencontré, en balayant, des fortunes défaites, des empires écroulés, des fragments de gloire ?… Du respect, balayeur, si tu trouves des débris de rêves, de vie, d’amour…

 Dom Helder Camara, 8 mars 1959

Un grand réconfort est de se laisser absorber par le hasard. Oublier le sens dans lequel on va, laisser de côté toutes les étapes prévues sur notre chemin et s’attarder sur l’infinité de choses qui se manifestent à nous quotidiennement. Ces choses que nous occultons parce qu’elle ne sont ni dans notre intérêt, ni dans nos habitudes, ni dans l’idée que nous nous faisons de notre vie. Il faut apporter aussi, parfois, une attention à ce hasard, à l’imprévisible et au chaos. Car c’est peut-être là que nous pouvons y faire une expérience simple de la liberté et que notre imagination trouve un terreau d’existence.

C’est là que je l’ai découvert, sur un coffre, parmi d’autres. A peine protégé de la pluie et du vent. Dans mes heures consacrées à faire les poubelles, les « encombrants » du dimanche soir, les cartons abandonnés sur la chaussée, les caniveaux qui recueillent tout ce que la ville a éventré, au milieu des photos déchirées, des babygro© 3-6 mois, des posters, des cassettes VHS et des pots de yaourts, je suis tombé sur un livre. J’en trouve beaucoup, j’en prends beaucoup, je n’en lis que 3%, de sorte que j’ai maintenant chez moi ma poubelle à ciel ouvert composée uniquement de livres, dont j’ai oublié pour la plupart la provenance, et qu’il m’arrive de fouiller aussi pour dénicher un trésor. Il faut se laisser guider, il faut tenter un livre, c’est toujours quelque part un risque de s’y lancer, on ne sait que la chose sera trésor qu’après l’avoir consommée. Beaucoup de livres qui se sont révélés importants ont trébuché dans mes mains. Rencontre fruit de hasard, comme celui dont je tire la citation : Mille raisons pour vivre de Dom Helder Camara aux éditions du Seuil, Paris, 1980 ; trouvé sur les étagères d’une bibliothèque abandonnée, oubliée, poussiéreuse et humide, laissée à l’entrée du jardin d’un particulier. Mais ce n’est pas de ce livre qu’il s’agît.

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Il s’agît du livre Les Yeux plus grands que le ventre de François Cavanna, aux éditions France Loisirs, 1983. 

Dessinateur humoristique, puis journaliste et écrivain, François Cavanna fonde le journal Hara-Kiri en 1960 en compagnie du professeur Choron puis Charlie Hebdo en 1970 à la suite de l’interdiction de Hara-Kiri Hebdo. Egalement collaborateur aux journaux «Nouvelles littéraires» et «Zéro», il porte la contestation par l’humour dans la presse française. Contestation de l’état et des institutions, des mœurs et des normes, à savoir tout ce qui faisait tenir la république Française mais qui étouffait la plage sous les pavés.

Dans le Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmesFrançois Cavanna se définit comme un « modeste artisan de la chose écrite », qui peut survivre plusieurs semaines à la lumière artificielle, vautré sur un matelas avec un polar, sans se laver, qui ne sait pas se servir, entre autres choses, d’une arme à feu, mais qui sait parler aux chats; qui aime entre autres choses tout ce qui est droit, honnête, pur, vrai et les fromages qui puent, mais qui déteste entre autres choses les chasseurs, les légumes verts et les gourous. Et se décrit comme “foncièrement anticonformiste, non par désir de choquer, mais parce que, ainsi qu’il l’affirme, « c’est le conforme qui est illogique, s’accommode des contradictions et viole sans cesse la raison »”.

Quatrième opus d’une oeuvre autobiographique qui en compte huit entre 1978 et 2010, ce livre sort deux ans après que Charlie Hebdo ait cessé de paraître suite à une perte de lecteurs et une mauvaise gestion financière. C’est la fin d’une époque glorieuse où l’auteur avait pu jouir d’une liberté totale : “Mes excitants avaient été Hara-Kiri et Charlie Hebdo. Ça avait marché très fort, je galopais dans les brancards. Vingt-deux ans à me défoncer, m’obsessionner, emmerder tout le monde avec mes coups de sang et mes déprimes, mais quel pied, madame ! Chaque lundi soir était était un soir de victoire. Lourds de fatigue et des transes de la catastrophe frôlée, on était là, au chaud, entre voyous. On avait bouclé ! On n’en revenait pas. Chaque numéro d’un journal est une aventure. Chaque numéro de Charlie-Hebdo était un pari d’ivrognes. Il fallait être dingue… Et bon, voilà, quoi. Fini.” Le livre succède à Bête et méchant, paru en 1981. Avant cela, Les Ruskoffs en 1979 et Les Ritals en 1978, deux succès littéraires, témoignaient de l’intérêt des lecteurs pour son style et son point de vue sur l’époque contemporaine par le récit de sa jeunesse de fils d’immigré italien et son périple berlinois pendant la guerre, enrôlé de force par le Service de Travail Obligatoire (S.T.O.).

Les Yeux plus grands que le ventre est écrit par un type entre deux âges, terrorisé à l’idée que ses plus belles années seraient déjà derrière lui, terrorisé à l’idée de ne plus plaire, terrorisé à l’idée que son envie et sa force vitale seront de toute façon ralenties et éteintes par la vieillesse, même s’il veut encore bouffer le monde, même s’il est encore habité par une énergie insatiable.

 Qu’est-ce que c’est qu’une vie râtée ? Je sais ce qu’est un spectacle râté : c’est quand je me suis emmerdé. Une maison râtée : c’est quand elle se casse la gueule. Mais une vie râtée ? Toute vie est râtée, et râtée d’avance, puisque voué à la mort. La première vie non râtée sera celle du premier type à ne pas mourir dans les temps assignés, c’est à dire à ne pas vieillir.

C’est l’histoire d’un type qui fait le point. Est-ce qu’il a fait les bons choix ? Est-ce qu’il s’est amusé ? Est-ce qu’il a fait du mal autour de lui ? Peut-être que lorsqu’on en arrive à se poser ces questions, on en tient déjà les réponses. Cavanna, c’est un homme qui lutte contre le désespoir de n’être bientôt plus en s’accrochant aux choses qui font battre le coeur, avec autant de fougue, de vigueur et de maladresse qu’un adolescent, autant d’émerveillement qu’un enfant. Un homme retourné par sa sensibilité, accro à la colère, aux amis, à la solitude, à la nature, aux femmes. Les femmes : à la fois la seule chose sur Terre qui puisse vous faire oublier tout votre désespoir, et l’origine du pire des désespoirsC’est la drogue ultime avec laquelle on ne triche pas.

… De partout sortent d’elle des odeurs amies, fauves et puissantes, et chaque endroit d’elle a son odeur à lui, je passe de l’une à l’autre, et toutes ces odeurs mêlées dont une prodigieuse odeur qui m’affole et qui m’apaise, mais voici, effaçant toutes les autres, que m’assaille la formidable odeur de son sexe, si sauvage, si violente, si inattendue, que je suffoque d’abord tant est brutale la surprise, et puis je me sens porté par une énorme poussée de bonheur, et je subis le plus bouleversant choc érotique de ma vie, et je me dis que jusqu’à cet instant je n’ai jamais aimé, et que plus jamais je n’aimerai un autre corps de femme, et que l’orgasme à son paroxysme n’est rien auprès de ce parfait bonheur. On m’a pris par la main, on m’a mené là où je devais aller. J’ai trouvé l’objet de ma quête, or je ne savais même pas que je cherchais. Là est mon refuge et mon accomplissement. Entre ses cuisses.

C’est en même temps tout l’inverse : c’est le combat pour ne plus avoir à combattre qui que ce soit. C’est même la volonté quelque part, d’être ce petit vieux qui meurt heureux sur sa chaise longue dans son jardin, entouré de ses petits enfants, loin du tumulte, de la colère, de la passion, du sexe. Au bout du combat il y a la maturité, la stabilité, le repos, le confort qu’il réclame après avoir tant gueulé. C’est la tragédie d’un homme qui n’arrive pas à choisir, et qui en ressent profondément la culpabilité. Un combat qui se personnifie dans deux femmes qui lui offrent deux destins différents, deux destins qu’il aimerait accomplir en même temps, sans que personne n’en souffre.

La passion n’a rien à voir avec l’amour, sinon les organes où ça se passe. […] La passion se monte la tête, bat en neige, fantasme, court la campagne. En général, un seul des deux vit cela en passion. Si même les deux le font, c’est chacun pour soi. Parallèles. Malgré les apparences, il n’y a pas de dialogue, mais deux discours solitaires, chacun interprétant ce que dit l’autre dans le sens du renforcement de sa propre imagerie. Il me semble même qu’une passion partagée s’envole moins facilement jusqu’au délire qu’une passion unilatérale.

Pris dans un cercle vicieux ou comme un moucheron dans une toile d’araignée, bloqué et gesticulant en vain dans tous les sens, il fait souffrir tout le monde et s’en mord les doigts, mais ne fait rien pour prendre une décision, de peur de faire encore plus souffrir, hypnotisé par l’araignée qui rôde.

Terrassé par la lucidité qu’il porte sur sa propre vie, Cavanna c’est cette plume qui concentre en quelques lignes, sans chercher à faire court, l’ambivalence de joie et d’irrémédiable qui compose chaque chose dans l’existence, d’apaisement et de peur, de tout ce qui fait qu’à un moment ou un autre on se retrouve paumé dans notre parcours, sans savoir vraiment si on doit maudire le destin ou au contraire le remercier.

Ces paradis entrevus, si colorés, aux plaisir si intensément imaginés, seraient-ils, si j’en jouissais en leur plénitude, aussi merveilleux que je les pressens ? Le bonheur pressenti, effleuré et jamais pleinement accompli, n’est-ce pas justement ça, le meilleur du bonheur ? L’accomplissement serait peut-être même décevant ? On croit qu’on n’a que des miettes grappillées à la sauvette, on ne sait pas qu’il n’existe rien de plus. Les bouffées de piètre bonheur menacé nous font sentir ce que serait le bonheur sans obstacle, et c’est justement là, dans cette sensation, qu’est le seul bonheur : l’illusion du bonheur. Car le bonheur est illusion et fantasmagorie, et sans la précarité, sans la fugacité, nous n’aurions point ces illuminations de perfection.

Les Yeux plus grands que le ventre c’est enfin d’autres histoires, anecdotes et tableaux sur l’époque qui passe devant ses yeux: comment il s’est retrouvé à l’hôpital en plein mai 68 pour une crise d’hémorroïdes, comment le béton est apparu, comment il s’est répandu, comment tout un siècle à disparu en moins de vingt ans, comment les gens ont pensé et pourquoi, et puis plein d’autres manières de regarder tout ce qu’il y a là, sous nos yeux, et auxquels personne ne prête attention : quel plaisir il y a à planter un clou, regarder un chien courir, laisser pousser les mauvaises herbes, marcher dans les flaques d’eau. De petites choses qui sont autant de trésors quand on leur laisse le champ libre en nous même, une ouverture sur un continent infini qui ne peut exister qu’entre les événements de notre vie. Des petites choses ni bonnes ni mauvaises, simplement dispensatrices de joie, mais qui peuvent tout changer chez un homme en un rien de temps, mais seulement s’il le décide.

“Un livre sur le chemin” est une collection d’articles sur tous les livres orphelins qui ont laissé une empreinte. Des livres rencontrés fortuitement, dans la rue, dans des brocantes, sur les étagères d’association de libre circulation des livres… Ils n’appartiennent à personne, donc à tout le monde, c’est le point commun qu’ils partagent avec leur lecteur. Nous faisons un bout de chemin ensemble, libres, on s’attache sans limite de temps imposée, sans obligation de fidélité; quand on s’est compris, nos routes divergent et on se laisse l’un et l’autre arpenter le monde avec le désir de se recroiser plus loin. Un fois terminés, j’informerai de l’endroit où les ouvrages seront de nouveau libres, prêts à se dévoiler à un autre.

Les Yeux plus grands que le ventre de François Cavanna, aux éditions France Loisirs, est désormais au premier étage du cinéma Georges Méliès, au 12, place Jean Jaurès à Montreuil, dans les étagères de l’association Bouq’Lib. Peut-être que d’ici là il n’y sera plus. Mais il est possible qu’avec un peu de patience il croise votre chemin par le plus grand des hasards, et si ce jour arrive, prêtez-lui attention, acceptez qu’il puisse bouleverser quelque chose en vous que vous n’aviez pas prévu, tentez le coup, même s’il s’agît d’un autre livre. Rien que pour cette raison, il vous aura déjà changé.

Écrit par Pipil

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