We got it from here … Thank you 4 your service / Poésie de la décadence

Pour tous ceux qui se demandaient quand on allait enfin obtenir la réponse à Can I kick it ? , à Electric Relaxation, à Bonita Applebaum ou à Crew. Pour tous ceux qui se demandaient où était passé le bon jazz rap et la succulente alternative aux instrumentales commerciales martelées.

Ne cherchez plus, A Tribe Called Quest est ressorti de l’ombre au bout de dix-huit ans d’absence, sortant un double album endeuillé par la mort de leur quatrième larron en Mars dernier, Phife Dawg.
We got it from here … Thank you 4 your service remet déjà les pendules à l’heure rien que dans le libellé, signifiant littéralement «  Merci pour tout pendant notre absence… on prend le relai maintenant » et d’aucun ne saurait comprendre très vite que la tournure est ironique, notamment grâce à l’emploi des points de suspension. Cette ironie, quasi-voltairienne, nous allons la retrouver imprégnant la totalité des titres de l’album, à une intensité plus ou moins grande suivant les thèmes abordés. Car cet opus est un chef d’oeuvre. Voilà, c’est dit, autant que je modalise immédiatement la chronique pour les têtes de pioche qui pensaient déjà le contraire. C’est un chef d’oeuvre absolu de composition poétique servant une satire sociale plus que vigoureuse, et mon rôle ici, est non seulement de le prouver, mais d’argumenter pour que vous aussi, admettiez que c’est un chef d’oeuvre absolu.

L’album se décompose en seize titres, deux parties de huit chacune. Quelques artistes en featuring de petite notoriété viennent compléter à divers moments le quartet initial, tels que Kendrick Lamar, Elton John, Kanye West, Busta Rhymes ou encore Jack White. On s’occupera d’analyser et ainsi livrer le fond. Au delà de toute référence plus pointue contenue dans les strophes ainsi que des motifs principaux du hip hop (la galvanisation des artistes entre eux pendant les morceaux, les références de Phife à la culture rastafari, les vers contenant les revendications personnelles du groupe envers les labels), on se bornera essentiellement à cinq pistes de l’album.

 

The Space Program se présente d’ores et déjà comme une exorde, exactement comme dans un exercice de rhétorique. Les thèmes principaux de l’album sont abordés et raccordés au désir d’unité nécessaire, le discours concernera tout le monde :

Gotta get it together forever
Gotta get it together for brothers
Gotta get it together for sisters
For mothers and fathers and dead niggas

L’argumentation prend un virage politique « It’s time to go left and not right », prendre définitivement la voie du libéralisme contre celle du conservatisme, redoublée par l’emploi des deux figures « For Tyson types and Che figures ». Comprenez frapper fort et bien. The Space Program épouse très vite la forme de la satire sociale, où les minorités et les pauvres seront laissés de toutes façons derrière le jour où l’humanité quittera la terre, motif principal du refrain :

There ain’t a space program for niggas
Yeah, you stuck here, nigga
There ain’t a space program for niggas
Yeah, you stuck, stuck, stuck

La dénonciation se fait de plus en plus forte à mesure que le morceau avance, le monde actuel est complètement déconnecté de la réalité le constituant pourtant, les populations abruties ne voient plus que l’argent sert à créer l’argent dans un cycle perpétuel.

Put it on TV, put it in movies, put it in our face
These notions and ideas and citizens live in space
I chuckle just like all of y’all, absurdity, after all
Takes money to get it running and money for trees to fall
Imagine for one second all the people are colored, please
Imagine for one second all the people in poverty
No matter the skin tone, culture or time zone
Think the ones who got it
Would even think to throw you a bone?

Le double sens du Space Program, son contenu signifiant les écarts de pauvreté se creusant et une discrimination toujours plus violente, s’associe à la volonté de faire admettre à l’auditeur que l’album à venir sera complètement métaphorique, au cas où il ne serait pas formé à l’art du conscious rap.

Imagine if this shit was really talkin’ about space, dude

La piste se ferme sur un avertissement final, un constat dégoûté mais réaliste sur la déterioriation de la qualité de vie et du peu d’opposition formulé à l’encontre ce mouvement d’aphasie de plus en plus généralisé.

The danger must be growing
For the rowers keep on rowing
And they’re certainly not showing
Any signs that they are slowing!

 

We The People est la chanson pour le moment la plus connue de l’album, elle n’en reste pas moins acide que la précédente, développant un cynisme quasi-hypertrophié … Et un refrain constituant une attaque cinglante contre Mr. Donald Trump.
We The People est une référence évidente au préambule de la constitution des Etats-Unis d’Amérique, commençant comme tel : «  We the People of the United States, in Order to form a more perfect Union, establish Justice, insure domestic Tranquility, provide for the common defence, promote the general Welfare, and secure the Blessings of Liberty to ourselves and our Posterity, do ordain and establish this Constitution for the United States of America. » Mais pourtant, la piste s’ouvre sur :

We don’t believe you ’cause we the people
Are still here in the rear, ayo, we don’t need you

Et symbolise de manière explicite la perte de confiance du peuple en son gouvernement élu et en l’idée de démocratie même (rappelez vous du battage croissant qu’à fait le système de suffrage universel indirect et des grands electeurs lors de l’élection de Trump). La référence du deuxième vers rejoint très largement le combat de Rosa Parks contre la ségrégation dans les autobus encore en vigueur dans les années 1950.
L’ironie, passant ici par le procédé de l’antiphrase, est majoritairement concentrée autour du refrain. Elle voit sa référence aller de manière directe aux propos racistes et conservateurs (même radicalement connards) tenus par Trump bien avant et pendant la campagne électorale.

All you Black folks, you must go
All you Mexicans, you must go
And all you poor folks, you must go
Muslims and gays, boy, we hate your ways
So all you bad folks, you must go

Le rêve américain est effrondré depuis longtemps, les médias ne cessent de vendre de fausses idoles, biaisant toute narration objective des faits au profit d’une manipulation de l’information « The fog and the smog of new media that logs, False narratives of Gods that came up against the odds.

 

Melatonin se présente à la fois comme une critique acerbe du système pharmaceutique et un enchaînement d’idée d’apparence désuet. La mélatonine est maintenant bien connue pour aider à l’endormissement, mais Q-Tip, seul artiste de la piste, n’arrive pas à mettre de l’ordre dans ses idées et à s’endormir malgré la prise du cachet. Le morceau est superbement construit comme un monologue intérieur, où les idées se heurtent les unes aux autres dans un principe de libre association. Pour un étudiant qui a réalisé son mémoire de master sur la technique du courant de conscience, l’exercice est non seulement appréciable, mais il faut l’avouer, réussi. Abbey Smith, s’occupant principalement du refrain, joue la seconde voix de l’artiste, celle qui le rappelle à l’ordre sans cesse, appuie fortement l’idée ou provoque des changements de réflexions à divers moments du morceau. L’instrumentale laisse aussi penser à un état d’entre-deux, reprenant à la fois le même motif sur les idées claires et devant distortion sur les phases de libre association.

Population gettin’ tired now (they don’t know)
Everybody wants inspired now (they don’t know)
Racist emails fire out (they don’t know)
We did it in the dark, it’s coming out (they don’t know)
The world is crazy and I cannot sleep but (they don’t know)
Melatonin good enough to eat but (they don’t know)
I read the paper so that I can see what (they don’t know)
I’d rather stay indoors and make a beat but (they don’t know)

Le poids du monde et du mutisme collectif sur une situation politique et sociale que pourtant tout le monde voit sont les seules gâchettes de la prise de mélatonine. Le flot de pensée est torrentiel, le cachet devient nécessaire, la faiblesse s’installe : »So many thoughts in my mind making it very hard to unwind, I guess I should take one, just one. »
La mélatonine est l’exemple particulier de la chanson, mais l’outro de la piste ouvre le champs des perspectives sur les autres cas. De toutes façons, il y a une pilule pour tout. L’emphase est alors placée sur l’anaphore de « just one » à la fin de chaque vers, qui constitue notre aveu de faiblesse par excellence. L’accumulation elle-même suffit amplement à révéler l’absurdité du geste et de la situation, les affects sont en réalité régis par la chimie. On perpétue donc le règne de l’artificiel sur l’essentiel.

This one’s for good girls that all gone bad (just one)
This one I’m taking when I feel sad (just one, yeah)
This one I’m taking to make me strong (just one)
This one I’m taking so that I’ll live long (just one, yeah)
This one I’m taking to make me smile (just one)
This one I’m taking to make life worthwhile (just one)
This one and that one and those and these (just one)
I just want to sleep, I want to be at ease (just one)

 

 

The Killing season est mon morceau préféré de l’album, peut être parce qu’il est le plus noir, et que Kanye West est convoqué, pour une fois, à bon escient. A savoir qu’il ne dit qu’une phrase qui constitue le refrain, fondé sur une structure ternaire elle-même jouant sur une homophonie :

They sold ya, sold ya, sold ya

Le titre de la piste est déjà largement assez révélateur des thèmes abordés, dont le principal est la guerre et l’instrumentalisation faite des soldats par le gouvernement dans des politiques de renversement et de pillage. « sold ya » = « sold your soul » tout autant que « sold ya » est la contraction de « soldier ». Ajoutons à cela la guerre interne basée sur les discriminations afro-américaines faisant toujours rage aux Etats-Unis  pour obtenir le panel de sens complet de The Killing season .

It’s war and we fighting for inches and millimeters
They try to stall the progress by killing off all the leaders
If we don’t give them martyrs no more, they can’t defeat us
This lack of justice got us disgusted, look at our faces
All these soldiers hate but I saw military training
The false flags fly at a half mast this morning
Take a bow, this might be your last performance

Le système de rimes plates utilisé en AABB permet avant tout d’évoquer la précarité de la situation et de rendre les images plus fortes encore. Ce mécanisme de rimes très basique est le plus ancien, et le plus utilisé de toute l’histoire de la rime poétique, il est donc censé être le plus efficace et aussi le plus vulgarisé. Le propos doit être clair, la critique explicite. Les « leaders » font référence à ceux qui se sont érigés contre la ségrégation comme Martin Luther King ou Malcolm X, les « false flags » sont ceux installés dans les pays « libérés » par les Etats Unis, tels que l’Irak. La guerre se joue sur tous les fronts, intérieurs et extérieurs.
Mais n’est-ce pas, d’ailleurs, sur quoi l’Amérique s’est construite ? Une série de killing seasons  ? Les pillages au Moyen-Orient, les exactions révélées, l’esclavage et le génocide indien qui sont à ses fondements mêmes ? Il n’y a pas de doutes quant à ces vers

These fruitful trees are rooted in bloody soil and torment
Things haven’t really changed
Or they’re dormant for the moment

En plus d’une évocation à un titre de Billie Holiday (The Strange Fruit) datant des années 30 et portant sur les pendaisons d’afro-americains à des arbres par crime racial (le KKK), le simple exemple morbide est dépassé au profit d’une argumentation plus générale. Le mal est latent, mais ce n’est pas parce qu’il est justement dormant qu’il n’est pas là. L’instrumentale souligne avec justesse cette même lancinance. Le même motif est répété pendant les trois-quarts du titre, il sonne à la fois comme une douloureuse pensée retroactive et un avertissement puissant.

 

Conrad Tokyo aurait pu être un titre de How To Pimp a Butterfly  aux vues de l’instru, ce n’est donc pas un hasard si Kendrick Lamar prend les commandes du son avec le regretté Phife Dawg.

La continuité dans la satire sociale est creusée dans ce titre qui prend pour gimmick «  Conrad Tokyo, sapporo, pistachio », faisant référence à un hôtel cinq étoiles de la capitale japonaise, connu pour son luxe demesuré. Le point de critique a été choisi après que le groupe ait résidé dans cet hôtel lors d’une tournée, et se soit rendu compte avec horreur qu’ils faisaient partie intégrante des rouages de la lutte sociale. C’est l’économie qui est plus particulièrement visée, la situation de l’hôtel renvoie encore evidemment à ceux possédés par Trump et aux marges dégagées par le luxe, leur permettant de s’enrichir encore plus, de creuser l’écart, et bis repetita.
Le marquage par Phife est doublement axé sur d’autres avertissements : l’urgence d’une situation économique en perdition et le peu d’intérêt dans la mise en forme des textes critiques orchestrés par les artistes contemporains (rappellez-vous toujours du titre de l’album)

Troublesome times kid, no times for comedy
Blood clot, you doing, bullshit you spewing
As if this country ain’t already ruined
In lieu of these mumbling, fumbling
Swearing they’re the greatest
Online they debate us, if we different, then we’re haters

Kendrick est, quant à lui, encore plus cinglant sur la situation globale qui est celle d’un décadentisme avoué. La marche globale du monde a cultivé la tolérance pour des guerres qui ne choquent plus personne, plaçant des populations entières en situation d’exil ou conduisant ultimement à des génocides. La pensée occidentale, elle, est dirigée vers l’individualisme et la méfiance de l’autre. Le monde entier est concerné.

Toleration for devastation, got a hunger for sin
Every nation Obama nation, let the coroner in

La piste se finit sur l’anaphore de « Sayonara tomorrow, it’s just blood on the ground » et donc non seulement sur le manque total de discernement qu’il y a entre les catastrophes et l’individu vivant dans une société riche (et en temps de paix), mais également sur la perte de confiance générale qu’il y a dans de meilleurs lendemains. Conrad Tokyo est l’image de l’acceptation d’un système aux rouages défectueux, dont l’apothéose est l’élection de Donald Trump.

Il est très difficile d’être synthétique sur l’analyse d’un pareil album. La profusion des références, interlignes et intertextes et profuse, et la constitution des textes pourrait tenir la part belle à certains écrits des Lumières dans la maîtrise de l’ironie et des procédés stylistiques nécessaires à une telle argumentation. On se rappellera d’un poème de Victor Hugo nommé La Fonction du Poète dans lequel l’auteur présente la nécessité pour ce dernier de guider le peuple, d’être visionnaire. ATCQ semblent vouloir remplir cette même fonction hugolienne.
Il n’en reste pas moins que l’album se savoure, se dévore, s’écoute de multiples fois pour arriver à en distiller toute la finesse qu’il comporte. Le conscious rap a frappé un grand coup, et cela faisait depuis Blackalicious que je n’avais pas été face à une telle oeuvre d’art tant dans la maîtrise technique que dans le filigrane subversif. Ca fait du bien.  Quelques fois, la musique se lit plus qu’elle ne s’écoute. They got it from here … Thank you 4 your service.

Écrit + Photo de couverture par Ugo J. Grillis

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s